27 déc. 2015

La terre rouge de l'enfance

Mon père était le seul membre de ma famille restée au Laos qui parlait et écrivait français. Il avait un fort accent qui donnait d'autant plus de relief à la richesse de son vocabulaire et à une syntaxe irréprochable. Après mon premier retour en 1991, j'avais pris l'habitude de lui écrire des lettres dans lesquelles je lui décrivais le décor de ma vie française, à Paris, ainsi que ses menus événements. Pour ce faire, je prenais grand soin d'être précis dans mes récits afin de faciliter son travail d'imagination, car tout de ce que je lui racontais devait lui sembler exotique. S'il était encore en vie, que lui dirais-je de cette forêt de sapins enflammée par la lumière du couchant ? Il faudrait trouver un équivalent à l'odeur des aiguilles tombées sur le sol, aux craquements qu'elles produisent sous le pas... A la façon dont cette énorme masse végétale amplifie les sons internes de notre respiration et de nos battements de cœur. Toutefois, cela dure moins de cinq minutes, le rougeoiement du soleil donne furtivement à la terre d'ici la couleur de là-bas : terre rouge de l'enfance.

17 déc. 2015

Tuk tuk / Cinéma au travail


Pour filmer la fête des retrouvailles, nous avions demandé à ma soeur aînée d'organiser une vraie fête. Le message était si bien passé que toute la régie avait bu et dansé comme si c'était la fête de fin de tournage. Il nous restait pourtant beaucoup à faire. Pour être au diapason de tous, mon frère et moi n'avions pas fait semblant. Dans cette scène, nous ne tenons debout qu'en nous appuyant l'un à l'autre, en ne nous souciant ni de tempo, ni de chorégraphie, ce qui a produit malgré tout une danse. Une seule famille assurait les prestations techniques : orchestre et sonorisation, location des tentes, tables et chaises, buffet, service, et même, comme ici, chorégraphie et danse. 

2 déc. 2015

du souvenir qui va s'effaçant

Les appareils numériques sont programmés pour surexposer. A peine levé, le jour doit être clair sans obscurité. Aussi, il convient de baisser de deux diaphes par rapport aux mesures normales de l'appareil photo, comme on plisserait les yeux pour supporter une trop grande clarté. Puis, quand la photo est prise, il faut encore l'assombrir avec un logiciel de retouche d'image pour la rapprocher du souvenir qui va s'effaçant du glissement subtil de la nuit vers le jour. Ce sont pourtant les seules lumières photogéniques s'agissant de photographie numérique, lever du jour et tomber de la nuit.

17 nov. 2015

Une voiture de rêve

Renault lance la R20 en novembre 1975, un mois avant l'arrivée du Pathet Lao au pouvoir et dix mois avant mon arrivée en France ; évidemment, c'est moi qui souligne. C'était le haut de gamme de l'époque, un cran en dessous toutefois de la R30, qui avait la même carrosserie mais un moteur plus puissant et des prestations supérieures. Voiture familiale pour tracer la route, notion que j'ai découverte en France, car au Laos il aurait fallu construire les routes avant de les tracer au volant d'une voiture. C'est encore le cas aujourd'hui, malgré les 8% de croissance annuelle depuis dix ans, malgré que les Laotiens sont de plus en plus nombreux à posséder une voiture. Ironie de l'histoire, ils auront découvert les embouteillages avant l'ivresse de la vitesse. Ironie confinant au cynisme du destin si on ajoute que le taux de mortalité est très élevé sur leurs routes cabossées du fait que le code de la route s'écrit en même temps que la population découvre la pratique quotidienne de l'automobile.

J'ai ce souvenir de l'enfance du bruit d'une voiture embourbée dans les ornières provoquées par la pluie d'été, sur un chemin situé à plusieurs centaines de mètres de notre maison. Il faisait nuit déjà, c'était l'heure exquise du bavardage dans l'obscurité après le dîner. Nous nous sommes mis en chemin pour aller secourir l'automobiliste pris au piège. D'autres familles du village en avaient fait autant, de sorte que ce fut une formalité de sortir la voiture de la boue. Je ne veux pas comparer avec la France d'aujourd'hui, les deux objets sont trop différents, mais avec le Laos d'aujourd'hui. Est-ce qu'on irait encore secourir spontanément une voiture embourbée ? Est-ce qu'on l'entendrait seulement ? Je dis cela parce que le trafic dans le même village, où vivent encore mes frères, ne connaît de répit qu'entre 22h et 6h du lendemain.

J'ai trouvé cette photo sur un site de vente entre particuliers. Dans l'annonce, il est dit que la voiture n'a pas roulé depuis vingt ans, et qu'elle est à vendre en l'état. Si mes finances m'avaient permis autant de fantaisie que l'écriture, je l'aurais achetée. Et ce que j'aurais comblé n'aurait pas été le besoin d'une voiture, mais le rêve de me souvenir de mes rêves les plus volatiles.

28 oct. 2015

Ko Viseth, la voix des camps


Il circule sur les forums laotiens de la diaspora une vidéo montrant une apparition de Ko Viseth à Orléans en novembre 2006 à l'occasion d'une fête laotienne. La plupart des personnes présentes dans le public ont séjourné dans les camps de réfugiés en Thaïlande. Je sais ce qu'a pu représenter pour elles l'apparition de l'idole de leur jeunesse sur un podium improvisé, décoré comme pour une kermesse d'école. Monsieur Ko Viseth n'avait rien perdu de sa voix, mais en guise de musiciens, on avait envoyé un CD, avec saxophone et métallophone de synthétiseur, boîte à rythme, ou bien était-ce un musicien hors cadre qui faisait seul tout ce qu'on peut faire avec un clavier électronique. Nous sommes loin de la finesse des orchestrations de ses album gravés sur vinyle, c'est filmé avec un appareil photo bas de gamme, sans se lever de sa chaise, avec un gros coup de zoom pour "s'approcher" du chanteur, mais cela n'a pas grande importance au regard de l'émotion du moment.


Je dois beaucoup à Ko Viseth d'avoir gardé des camps de réfugiés en Thaïlande des souvenirs empreints de douceur. Ses chansons rythmaient nos journées, maintenaient en vie le lien sentimental au Laos que nous venions de quitter, et leur mélancolie atténuait notre angoisse face aux incertitudes de l'avenir. En débarquant dans ma famille d'accueil en septembre 1976, en Bourgogne, j'avais dans mes bagages une cassette de lui qui m'a suivi longtemps avant de disparaître entre deux déménagements. Trente-neuf ans plus tard, en entendant de nouveau sa voix au hasard d'une recherche sur internet, je l'ai reconnue immédiatement comme celle des camps en Thaïlande, et les souvenirs ont affleuré avec la force d'une hallucination. J'étais de nouveau un enfant de dix ans, insouciant et joyeux, pour qui la vie recluse dans un camp de réfugiés avait le parfum de l'aventure quand pour les adultes elle marquait un tournant dramatique. En fin de journée, pendant les promenades autour du camp, les chansons de Ko Viseth jouées par un petit magnétophone à K7 donnaient la mesure de nos pas. Le soir, nous nous réunissions autour du même magnétophone comme autour d'un feu de bois pour entonner en chœur ses chansons jusque tard dans la nuit.


La chanson la plus connue de Ko Viseth, Tai Dam Lum Pham, raconte la peine du peuple Tai Dam d'avoir été arraché à sa terre et dispersé à travers le monde par la guerre d'Indochine. Elle évoque les quinze années qui ont suivi Dien Bien Phu, ce qui la date précisément de 1968. C'est un tube au sens laotien : cinquante ans après, on la chante encore dans toutes les ethnies au Laos et en Thaïlande, et à travers le monde.

22 oct. 2015

L'automne est à nous

Les Baronnies s'offrent au regard comme une splendeur de la nature et du labeur des ses habitants. C'est un pays béni, entre Vaucluse au sud, les Hautes Alpes à l'est, la vallée du Rhône à l'ouest, et la Drôme septentrionale, lui même étant situé dans la Drôme dite provençale. Les abricotiers et les oliviers occupent les pentes ensoleillées, dans la compagnie gourmande des figuiers, des orangers, des amandiers, des noyers, des poiriers, des cognassiers, du thym, du romarin... et, en automne, des lactaires sanguins, des lactaires délicieux et des petits gris, champignons qui poussent en abondance, au grand air du Mistral, à la vue des promeneurs, de sorte qu'il est aussi difficile de ne pas les trouver qu'il est aisé de les chercher. En trois fois une demi-heure de cueillette, j'ai pu en remplir trois cartons. Quant aux coings, non cultivés, ils compotent sur les arbres qui bordent les chemins, entre vignes et plantations fruitières. Leur parfum tout en douceur est la note complémentaire à celui de la lavande. Je sais de ces fruits du paradis faire des tatins de pur délice. Il faut d'abord les cuire en cocotte, dans le panier vapeur, pour les attendrir. Puis, les découper en lamelles, comme des pommes, et les disposer en rosace sur le caramel, en profitant de l'avantage qu'ils ont sur les pommes de garder une belle tenue sous la fournaise. Un Meursault grand cru de derrière le fagots donnera une touche finale propre à effacer tout voile d'inquiétude de votre vie, au moins pour une saison, dans la disposition de l'esprit à laisser persister les bonnes sensations d'existence.

21 oct. 2015

Couleur d'automne

Ainsi donc, les couleurs de l'automne sont aussi celles des fruits et des légumes qui ne mûriront jamais, figés dans leur jeunesse par les premiers gels nocturnes. Les feuillages sont brûlés par le froid, il reste les choux et les blettes, et les légumes terre, carottes, pommes de terre, radis blancs et betteraves. Et ces tomates vertes qui appellent des essais exotiques en cuisine, loin des douceurs de l'huile d'olive et de la mozzarella. Une manière de retour aux origines, pour ces légumes ramenés du Mexique par les conquérants espagnols, que je transposerai vers des saveurs d'Asie avec du piment, du gingembre, de la citronnelle, du nioc mam.

7 oct. 2015

Le rendez-vous des bois.

J'avais rendez-vous aujourd'hui avec les chanterelles, je ne voulais pas arriver en retard, comme l'année passée - il est vrai que je venais d'emménager dans mon nouveau village, à flanc de montagne : le temps de trouver les coins à champignons et novembre était bien avancé. Cette fois, j'avais l'avantage de connaître le terrain, et celui d'être un habitant du lieu. Cela fait la différence entre la cueillette prospective et la récolte en temps et en heure. 

J'ai trouvé les bolets en chemin, ceux-ci sont de l'espèce dite jaune des pins, c'est en tout cas ce qui me semble. Ils poussent à découvert, au grand air, en abondance, raison pour laquelle ils sont peu prisés. Car on aime autant le champignon que sa quête, ce qui est faire peu de cas d'espèces très respectables pour leur qualités gustatives. Enfin, personnellement, je suis fort attaché à ces champignons qui me souhaitent la bienvenue dans la forêt et m'offrent le plaisir de ne pas revenir bredouille. 

Les petits gris, comme beaucoup de champignons, portent bien leur nom. Ils sont gris velouté, soyeux, le pied élancé, le chapeau bombé en bouton de guêtre, camouflés du seul fait de n'être ni blancs, ni jaune ocre comme la plupart des autres champignons. Ceux du jour se présentent en groupe unique d'une dizaine d'unités, immédiatement reconnaissables, malgré que la dernière fois que j'en ai cueillis remonte à quelques trois années en arrière.

Les lactaires, délicieux (orange vif) et sanguins (marbre gris rose) aiment le voisinage des pins mais se rencontrent sous les feuillus minoritaires qui poussent au milieu des pins. Ils ont la qualité de ne pouvoir être confondus avec d'autres, et celle d'être beaux, et celle d'être faciles à trouver. Ils bombent du chapeau, ont bon pied, mais sont souvent véreux, colosses au pied d'argile. Sanguin est délicieux tandis que délicieux est moins affable. En cuisine, il faut les débarrasser de leur eau, à feu vif, avant de les cuisiner avec vigueur (vinaigre, vin, échalotes, ail... et même pousser le bouchon jusqu'au nioc mam !). Ce sont des durs à cuire, même après vingt minutes de fournaise, il se trouve des morceaux qui sont crus !

Pour ceux qui ont l’œil, il y a dans ma composition deux petits pieds de mouton, de la taille d'un ongle du petit doigt. On dirait deux bouts de pastel sec. On les voit de loin, et dans l'éloignement on a immédiatement dans l’œil la douceur de leur surface, le curry de leur jaune, leur poussin inimitable. J'ai cueilli ceux-ci, minuscules, parce que ce sont les premiers de la saison, et parce que si j'attendais deux semaines, je suis certain de ne jamais les retrouver. 

Enfin, les chanterelles, de l'espèce dite "tube", craterellus tubaeformis. Dans le Diois, on les appelle "craterelles". Elles poussent en ronds de sorcières, délicatement posées sur des tapis de mousse, sur les versants nord des forêts d'épineux. Celles d'aujourd'hui étaient cachées sous des hautes herbes, impossible de les voir de loin. Chaque individu doit être débusqué, mais une fois repéré, il dénonce la présence de tous les autres. De toutes les cueillettes, c'est la plus plaisante. Le jaune confine à l'orange, le pied est un tube tortueux, les lamelles sont des plis, le chapeau est porté haut. En cuisine, c'est juste un régal par son parfum, son goût et sa mâche.

5 oct. 2015

At the horizon


Nous étions le 25 février 2012, à moins de dix jours de la fin du tournage de mon film "Tuk tuk". Frédérique ce jour-là n'était pas devant la caméra pour jouer le rôle de la Française, mais pour faire claquer le clap. Jackie, lui, n'était pas à la régie mais s'était retrouvé à faire l'acteur, à ma demande, dans le rôle du fils du cousin retrouvé dans le village du père défunt. A la demande de Jackie, nous avions placé dans le décor, punaisé sur le mur, l'affiche du film "At the horizon" d'Anisay Keola, sur lequel il avait travaillé avant le mien. On retrouvera cette scène dans la version longue de "Tuk tuk", dont la première projection aura lieu à Marseille, à la Cité Maison de Théâtre, en mars 2016. Ainsi que d'autres scènes qui n'ont pas trouvé leur place dans la version moyen métrage.

Trois années se sont écoulées depuis. Je reviens aujourd'hui d'un voyage à Gonesse où les deux films, "At the horizon" et "Tuk tuk" ont été projetés au cinéma Jacques Prévert, dans le cadre d'une journée consacrée au cinéma laotien. C'était l'occasion pour moi de vivre, au-delà du travail sur mes films, l'expérience de la renaissance du cinéma au Laos. Tout reste à faire en production, c'est un vaste chantier. Tout est possible en création, pas de plus belle stimulation.

Pour voir le film "At the horizon" : https://vimeo.com/ondemand/atthehorizon


28 sept. 2015

En mémoire de Grand-père et Grand-mère

 extrait du film "Ici finit l'exil"

Grand-père, cinq ans après Grand-mère, s'en est allé.
Il parlait trop mal français, c'est-à-dire pas du tout,
et moi trop mal la langue lao, pour que nos dialogues
prennent d'autres chemins que ceux de la compréhension immédiate.
Je l'ai toujours connu souriant. 
Sur le tournage d'Ici finit l'exil, on avait peur de les déranger, Grand-mère et lui.
D'un sourire, Grand-père nous fit comprendre que rien ne pouvait les déranger.


15 sept. 2015

Le temps du sommeil


L'enfant dormait quand l'auto-stoppeuse était montée dans la voiture. Il était aux environs de 17 heures, j'avais du temps, celui du sommeil de l'enfant, celui d'une journée qui s'étirait et celui d'une route qui semblait tracée pour les road movies. Ma passagère se rendait dans un village perché sur les hauteurs du Diois oriental, loin du dernier grand bourg, à l'écart de la route principale. J'avais toujours avec moi mon appareil Pentax 6x7 pour photographier les cimetières protestants, sujet qui m'occupait alors. Je lui demandai s'il y avait des cimetières protestants dans son village. Elle dit que oui, elle me donna même les noms des familles concernées. Quinze minutes plus tard, je la déposai sur la place de son village. Elle prit le temps de m'indiquer le chemin qui menait au cimetière protestant. Puis elle disparut.

Je roulais lentement sur le chemin de terre bordé de haies. L'enfant fut très étonné de se réveiller dans un lieu qu'il ne connaissait pas. J'ai garé la voiture devant l'entrée d'un champ, nous avons marché jusqu'au cimetière. Il était abrité par des grands arbres qui lui donnaient une ambiance de jardin anglais. J'ai cherché plusieurs points de vue pour prendre les photographies. Voyant l'enfant jouer à faire des bulles de savon, j'eus envie de le photographier. C'était une fin de bobine, comme en atteste la brûlure du bord gauche. C'était l'été.

Deux ans plus tard, j'ai un souvenir précis du visage de l'auto-stoppeuse, qui ne me serait pourtant d'aucune aide pour la reconnaître. Cette phrase n'a de sens que si vous deviez l'appliquer au personnage d'une fiction.

Je ne suis jamais retourné faire les photographies que je n'ai pas faites du cimetière protestant.


4 sept. 2015

L'envol du dragon

D'une pellicule oubliée dans mon 24x36 Pentax K1000, appareil qui m'a accompagné durant la décennie ultime du siècle précédent. Développée dans une boutique de la grande ville la plus proche de ma verte vallée, Die, 4300 habitants, qui vend de tout, des poêles à bois, de outils, des fournitures scolaires, de la papeterie, des pellicules et développe jusqu'au format 120, c'est à dire 6x7. La photo a été prise en 2013, voici deux ans. Mon fils, en se voyant, n'en avait pourtant aucun souvenir. Il ne se souvenait pas être monté sur le dos du dragon.


31 août 2015

Tuk Tuk, dérushage


Plans tournés hors scénario. Ceux du marché l'ont été à la demande de ma sœur aînée, Palom Soydara, qui a la propriété et la gérance de ce marché. Dans le rôle de la vendeuse de piments, ma nièce Mèo. Ce sont les derniers plans réels du tournage, à la veille de prendre l'avion, sans régie ni direction de production (on avait fêté la fin de tournage la veille avec toute l'équipe). Ces images contiennent tout le film "Tuk tuk" mais n'ont pas trouvé de place dans le montage final. Elles contiennent déjà le film à venir, qui se passera également au Laos et s'appellera "France".

Pictures shooted out of script. Those from the market had been shhoted at the request of my older sister, Palom Soydara, ownership of this market. In the role of the salesperson peppers, Mèo my niece. These are the last actual plans of shooting, without direction of production (we celebrated the day before the end of filming with the team). These images contain all the film "Tuk tuk" but have not found a place in the final cut. They already include the upcoming film, which will take place also in Laos and will be called "France".

29 août 2015

Mèo


Vingt ans séparent ces deux portraits de ma nièce Mèo, l'aînée de mon frère aîné. De l'une à l'autre, la photographie, d'argentique est devenue numérique et la maison familiale, dont on voit derrière l'enfant les murs de bois peint, n'était plus, en 2014, qu'un emplacement vide dans un terrain regagné par les herbes et le jeu de la spéculation foncière. J'avais longtemps imaginé que je retournerai vivre dans cette vieille maison sur pilotis quand le moment sera venu. Il me reste quelques tirages orphelins (dont  j'ai perdu les négatifs) pour prolonger encore ce rêve en imagination.

Par bonheur, je ne vois pas, dans la juxtaposition de ces deux photographies, l'avant-après des écritures de la nostalgie et du discours ordinaire sur le temps qui passe. Cela tient au fait que je retrouve pleinement l'enfant dans l'adulte qu'elle est devenue, qu'elle était déjà à dix ans dans le dessin de ses sourcils et dans la vivacité de son regard. Quant au temps qui passe, il suffit d'une seule image pour le représenter dans son passage, et sans doute plusieurs vies pour tenter de lui trouver une définition.




19 août 2015

Espace-temps

J'ai tant à explorer de mon paysage que, le plus souvent, je reste chez moi, travaillant aux scénarios de mes films qui se passent loin d'ici, au Laos. Cela tient beaucoup au fait que les paysages du Diois sont trop beaux, comme on dirait de la mer ou de la voie lactée, de sorte qu'il est vital de ne pas céder à la tentation de la contemplation sans fin, sous peine d'y laisser, littéralement, sa vie. Alors, de temps en temps, je vais sur le motif faire des photographies de paysage. Je pousse des oh ! et de ah ! de contentement, puis je m'en retourne dans mon intérieur, tout heureux d'être en vie et conscient de la brièveté d'icelle.

10 août 2015

Selfie

Je  ne sais pas si un autoportrait (dessiné, peint, photographié, écrit, filmé, etc.) raconte plus ou moins qu'un miroir. Je suis néanmoins certain que cela raconte, différemment, autre chose. Celui-ci est le seul tirage qui me reste d'un lino gravé, dont j'ai perdu la matrice, et dont j'avais oublié jusqu'à l'existence. Il m'est réapparu ce jour, en rangeant mes livres, servant de marque-page pour les Écrits et propos sur l'art de Matisse. Je me reconnais dans ce que j'ai été en ma "jeunesse" trentenaire, sérieux, volontaire et plein de ces doutes qui suffisaient à me faire me sentir exister. Quinze ans plus tard, je peux sourire tendrement à ce moi d'autrefois, d'une autre vie, d'une vie autre. C'est-à-dire que je ne me reconnais pas vraiment. Là réside la différence entre l'autoportrait et l'image de soi dans le miroir. Car l'autoportrait est la fiction de soi dans son aspiration à devenir une autre personne qui serait plus proche de la personne qu'on est en son for intérieur, quand l'image dans le miroir ne sait être que le reflet de soi dans l'instant de sa vision, si ressemblante qu'on doit souvent se regarder à deux fois pour se reconnaître vraiment.

8 août 2015

Oasis

 Après deux mois de sécheresse, le jardin est devenu une oasis de verdure et de vitalité. Pour le jardinier, le travail ne consiste plus qu'en une contemplation détachée de toute inquiétude. La courgette garde les stigmates des coups de chaleur, la blette épinard et la salade Reine des glaces montent en graine, la peau de la tomate durcit mais se laisse éplucher sans résister. Et dans l'assiette, la gourmandise a la forme d'une mini gousse d'ail qu'on croque sans l'éplucher. Sur le fromage de chèvre sec, c'est une noisette délicieusement piquante.

14 juin 2015

Le dégré zéro de l'architecture


Il faudrait traduire ces termes par degré infini du plaisir de construire. Élever des poules et pour cela construire un poulailler constituent le prétexte, la suite se fait sans plan, en allers-retours à la déchetterie pour se fournir en matériaux. Selon cette confiance en l'intuition de ce qu'est une maison pour des poules, on se joue de la pente du terrain, inclination vers la recherche d'équilibre plutôt qu'inclinaison problématique. Les arbres au lieu d'être une gêne servent de points d'appui, ils donnent à la construction son orientation, et une protection appréciable contre le vent du Nord, qu'on appelle plus au sud le Mistral. Ici, en son lieu de naissance, c'est une force agissante autant que la gravité, surtout s'agissant d'abriter des poules, organismes aux corps légers (trois kilos de plumes). Les averses en ces jours de transition climatique de la chaleur printanière vers les grandes chaleurs de l'été révèlent immédiatement au constructeur les voies d'eau, les éléments de structure exposés aux intempéries. Et l'on a à l'esprit que les poules n'aiment pas plus être mouillées que les humains être traités de poules mouillées. Enfin, la chaleur quasi tropicale, du fait qu'elle s'ajoute à l'humidité de l'air, procure une certaine saveur à penser des solutions d'isolation du bâtiment contre le froid, en prévision des hivers dont chacun sait ici qu'ils sont rigoureux. J'avoue que je n'ai retenu aucun des modèles de poulaillers connus en Occident pour laisser libre cours à ma rêverie d'un retour au pays natal : mon poulailler est une maison laotienne sur pilotis dessinée par un enfant. Mon fils s'imaginait déjà l'habiter comme une cabane. Je lui ai expliqué qu'il était plus lourd qu'une poule. Qu'à cela ne tienne, il veut que je lui construise une petite maison laotienne capable d'accueillir des enfants. Je ne me suis pas fait prier pour lui en faire la promesse.


7 juin 2015

Petit matin


Le rituel est immuable, tous les matins, je vais voir si les plantes de mon jardin ont bien poussé. Il est tôt, la rosée mouille mes pieds chaussés de tongs ramenées de mon dernier séjour au Laos. La pluie avait été abondante durant la nuit, amenée par un orage, se prolongeant en pluie d'un été tropical qui n'existe pourtant pas sous nos latitudes. A l'approche du potager, j'entends un bruit que même un habitant de la ville saurait identifier, un "grouinement" de cochon. La bête est en réalité un sanglier. Même si je ne verrais d'elle que les traces qu'elle a laissées, c'est-à-dire les dégâts sur le terrain. C'est à la fois spectaculaire et délicat : la terre est retournée et travaillée de fond en comble, mais dans une zone précise, laissant intactes les rangées de petits pois d'un côté et les lignes de tomates de l'autre... Que la scène se fût passée de l'autre côté du grillage, dans le jardin de mes voisins, me permet d'examiner la situation avec une curiosité de bon aloi et une grande attention. Il est six heures du matin. J'entends les sangliers grouiner et courir dans les hautes herbes.

26 mai 2015

La tête de la dame


C'est ma montagne Sainte-Victoire, portant nom enfantin de "Tête de la dame", distraite assurément car dans les nuages, d'humeur changeante, imprévisible dans ses sautes du beau à l'orage, du calme à la tempête, du chaud au froid. Je la vois tous les jours par la fenêtre de mon salon bureau salle à manger studio atelier, sauf quand le ciel est bas. Alors, le paysage écrêté devient bourguignon ou toscan, tout en courbes et pentes douces. Un jour, je gravirai la tête de la dame, il faut pour cela une envie détachée de toute idée de faire du sport, une fantaisie de type Gulliver, quelque chose comme séduire le monde. Je ne sais pas si, de là-haut, on peut voir la mer, mais si le temps est au clair, il est certain qu'on peut voir le Ventoux, au sommet duquel Pétrarque assurait avoir vu la mer. Il est probable que je ne verrai pas ma maison, parce que les lois de la perspective ne sauraient le permettre ; je distinguerai l'emplacement de mon village, la ligne de la route, le vide de la vallée. Et, chose plus belle encore, je verrai dans toutes les directions, par-dessus les sommets qui m'entourent, le plateau du Vercors, les vallées du Crestois et du Diois, les monts de l'Ardèche vers l'Occident, les Alpes vers l'Orient, et ses premiers contreforts que sont les Ecrins, le Dévoluy, les Bauges. Plus loin, la Suisse, l'Italie, et, qui sait, Istambul, Téhéran, Lahore, New Dehli... Oui, il n'y a que deux pays, l'Iran et le Pakistan, entre la Turquie et l'Inde. Et un seul pays, la Birmanie, entre l'Inde et le Laos. Autrement dit, voilà pourquoi j'irai un jour visiter la Turquie. Là-bas, je serai à quatre pays de ma terre natale.

21 mai 2015

Le temps passe vite, même pour les escargots.

Équipé d'une serpe italienne, j'avais entrepris, à la demande de ma propriétaire et contre chèque-emploi service, de couper l'herbe du pré qui gagnait trop de terrain sur le jardin. Pour me donner la cadence, j'avais envoyé dans les écouteurs une compile des Beatles 1962-1966. Je progressais ainsi de tube en tube, dansant comme un esclave dans un champ de coton. Las, je fus logiquement rattrapé par la fatigue de ma vie de cinéaste obligé de travailler comme ouvrier agricole saisonnier, statut qui présente l'avantage de ne pas faire sauter mon revenu de solidarité active. Pour ne pas succomber à l'appel d'une sieste fatale, de laquelle je me serais réveillé cinq heures plus tard en tremblant de froid, dans le noir, et me demandant où je suis, je m'inventai un nouvel objectif : la chasse aux escargots. Certes, le mot chasse est exagéré, en tout cas moins approprié que s'il s'était agi de chasser des lièvres. Mais il stimulait mon esprit et décuplait mon énergie. Couper l'herbe devint un jeu d'enfant, plus précisément un jeu d'une enfance remontant à bientôt quarante ans en arrière, en Bourgogne évidemment. A la moindre averse, parfois en pleine nuit, on allait à la chasse aux escargots. Deux odeurs sont associées à ces souvenirs : celle des prés détrempés et celle du beurre persillé. Je ne parviens pas à déterminer précisément quand on a cessé d'aller à la chasse aux escargots, sinon que c'était après l'arrivée de la gauche au pouvoir, au milieu des années 80. A la même époque, on avait commencé à interdire la pratique des crassiers, ces tas d'ordures sauvages qui égayaient les campagnes de France. Cela pour des raisons qui relevaient moins de l'écologie que du paysagisme... La conscience écologique est venue un peu plus tard, dans les années 90 : alors, on savait qu'il ne fallait pas ramasser les escargots parce qu'ils étaient pleins de pesticides. Mais la technologie domestique avait fait une avancée décisive sur deux fronts : celui du froid avec les congélateurs, celui du chaud avec les micro-ondes. En deux minutes on pouvait servir des escargots de Bourgogne. Enfin, il fallait le dire vite, car seules les coquilles étaient étaient "de Bourgogne", c'est à dire de l'espèce dite de Bourgogne, tandis que l'animal qui baignait dans son beurre persillé venait de Chine !

Quand j'ai eu ma vingtaine d'escargots, des gros de Bourgogne et des petits gris rayés du sud, la moitié du pré était fauchée. Je m'en retournai chez moi avec le port altier du paysan qui a bien mérité de la mère nature. Le compte à rebours commençait pour les escargots. Avaient-ils la même conscience de la situation que moi ? Si tel était le cas, ils auraient aimé avoir des jambes au lieu d'un pied ventouse. Heureusement, à défaut d'une morale, l'histoire allait se terminer bien pour eux. Au hasard d'une recherche sur internet, j'appris qu'il est interdit en France de ramasser les escargots pendant leur période de reproduction, période que les législateurs situent entre le 1er avril et le 30 juin. J'hésitai durant une petite heure entre faire comme si je ne savais rien de la loi afin de cuisiner mes gibiers à la provençale ou me comporter en bon citoyen. Je décidai finalement de respecter la loi, ce qui m'a aussi libéré de quelques corvées comme faire jeûner les escargots trois jours, dans un récipient fermé mais percé de trous (que je n'ai pas), les laver dans une eau abondante une fois par jour jusqu'à ce qu'ils rendent une eau claire, les plonger dans l'eau bouillante pour les cuire, les sortir de leurs coquilles pour les débarrasser de leurs intestins, les laver de nouveau un par un... A la suite de quoi, on peut les préparer selon la recette de son choix, bourguignonne ou provençale... Vivement le 30 juin !

17 mai 2015

Leçon de choses

C'est l'un des mystères que l'on transporte avec soi en attendant d'en trouver la clef, dont on ne parle à personne de peur de casser la magie du monde ou de contrarier les esprits des anciens... On avait bien noté qu'en plantant une pomme de terre, il en résultait la pousse de plusieurs plants nouveaux qui allaient donner in fine une récolte d'une douzaine de pommes de terre... Mais de la pomme de terre germée à la récolte d'une douzaine de nouvelles tubercules, tout le processus se passait sous terre. Toutes ces années d'une attente oublieuse de son objet ont connu leur dénouement voici quelques jours quand j'ai rencontré cette belle patate chez des amis de mon village qui n'avait pas attendu d'être enterrée pour renaître en de nombreuses petites patates...

16 mai 2015

Anthropologie visuelle


Au Laos, quand deux enfants se battent, il est fréquent que les adultes présents s'assemblent autour d'eux pour savoir qui va l'emporter, avant de les séparer s'il y a lieu de le faire. On s'amuse d'abord de toute situation avant de prendre les choses au sérieux. Il arrive aussi que ce penchant soit tellement affirmé que ce qui est au départ un amusement devienne peu à peu une préoccupation première. Ainsi des combats de poissons combattants. Le plaisir commence avec la pêche, qui se pratique à mains nues dans les mares et les eaux des rizières chauffées par le soleil. Une pêche comparable à la chasse aux sauterelles. La préparation des poissons pour le combat est moins innocente. On isole chaque individu dans une bouteille qu'on enterre pendant trois jours. Après ce passage au cachot et au régime, il ne reste plus qu'à mettre deux poissons ensemble dans la même bouteille. Le vainqueur de ces joutes à la maison est qualifié pour combattre d'autres champions du village. Ces combats font l'objet de paris d'argent, autre passion des Laotiens. Ils sont une bonne initiation aux combats de coqs, avec lesquels ils ont une ressemblance esthétique étonnante.

3 mai 2015

Carré protestant


J'avais remarqué le groupe de sapins au fond du jardin, étrangement plantés dans un carré ouvert sur un côté. Mon potager est juste au-dessus, à droite, hors du cadre de la photo, donc. Hier, profitant d'une éclaircie, j'ai demandé à la propriétaire si je pouvais débroussailler le terrain. Sa réponse ne laissa pas de m'intriguer : "Oui, bien sûr, si tu n'as pas peur des fantômes." C'est ainsi que j'ai appris que les sapins délimitent le contour d'un cimetière familial. La famille des anciens propriétaires, protestants, est enterrée là.

30 avr. 2015

Propriété privée


Après une escapade urbaine et professionnelle, par Marseille et Toulouse, retour aux choses sérieuses sous le soleil du Diois... Je trouve cette morille sur le même site que les précédentes, délimité par une clôture électrique non branchée, décorée avec des pancartes "propriété privée" ! J'en conclus que le propriétaire du lieu sait qu'il pousse des morilles sur son terrain. Je me fonds dans le décor avec ma veste marron, j'ouvre l’œil et les narines, je marche au milieu de la rivière de pierre en pierre, de sorte que mon regard chasse la morille dans un va-et-vient attentif d'une rive à l'autre... Celle-ci m'apparaît sur une butte que caresse un rayon de soleil... La tangente lumineuse allume le chapeau, on dirait une lanterne. Impossible de ne pas la voir sur le fond de verdure des herbes.

22 avr. 2015

Cache-cache



Ce sont les premières morilles de ma vie de cueilleur. Pour parvenir à cette fin, j'ai lu tout ce qu'on pouvait lire sur internet et vu tous les films postés sur youtube sur le sujet et, comme cela était prévisible, je finis par douter que ce champignon pût exister réellement, du moins dans le monde qui était le mien. Jusqu'à l'instant magique de leur apparition où, me prenant au dépourvu, elles semblaient m'observer depuis longtemps dans un jeu de cache-cache étrange, moi évoluant à découvert avec les strabismes d'un myope qui aurait perdu ses lunettes. De longues secondes s'écoulèrent avant que je n'admisse que j'étais peut-être devant les objets de ma quête obsessionnelle. Enfin, je les approchai, cœur battant.

21 févr. 2015

Snow

La pluie est arrivée au lever du jour, elle est restée toute la matinée. Après le déjeuner, elle s'est transformée en gros flocons mouillés. Il est maintenant 13h45, le vert des prairies disparaît peu à peu pour laisser place au blanc de la neige. Spectacle semblable à la contemplation de la mer, des rizières et de ce que j'imagine être le désert.





17 févr. 2015

"Gabrielle" ou le printemps de l'amour



Dans le débat de société en cours (les nouvelles formes de parentalité issues des nouvelles formes de vie commune issues des nouvelles formes de sexualité...) Agnès Vannouvong n'a de cesse d'inscrire sa parole dans le champ du désir. Son deuxième roman,  Gabrielle, scelle le mariage entre les plaisirs charnels et les vertiges de la pensée déjà à l’œuvre dans son premier roman, Après l'amour. C'est la raison pour laquelle elle ne sera pas entendue par les tenants de l'ordre établi pour qui la crainte du mal fait office de pensée et de loi et ferme à double tour l'idée de la cellule familiale.

Au fil des pages de Gabrielle, la gravité du propos s'abandonne à la musicalité des mots. Course d'amour éperdue contre le temps, contre l'époque, contre les conventions des amours ordinaires, contre la violence des discours dominants. Et surtout — là réside le romanesque de la prose d'Agnès Vannouvong — contre l'ennui. "Je voulais que ce soit le printemps tous les jours". De fait, il n'y a jamais dans la vie de Gabrielle un hiver de l'amour, ni dans la vie des autres personnages du livre. Quand l'histoire, forcément d'amour, patine, c'est à très grande vitesse qu'elle fait du surplace, jusqu'à sa désintégration instantanée quand il faut appliquer les valeurs réelles des forces qui s'exercent. Mais Gabrielle est dure au mal et prête à tout pour une caresse, un baiser, une respiration. Aimer, c'est sa grande affaire : aimer l'autre, aimer l'amour, aimer parler d'amour, aimer faire l'amour. Aussi, vouloir faire un enfant avec une autre femme, projet raisonnable pour toute autre personne, homme ou femme, au virage de la trentaine et de la quarantaine, devient pour elle qui aime les elles une aventure existentielle consistant ni plus ni moins qu'à tout réinventer des repères de sa vie. 

Agnès Vannouvong a la sincérité de vivre avec les personnages qu'elle invente comme Pina Bausch vivait avec les danseurs de sa compagnie. Ceux d'Après l'amour reviennent donc dans Gabrielle avec d'autres prénoms, d'autres métiers, un bon bagage culturel, des corps désirables et une ouverture d'esprit propres à donner la mesure de la force des courants contraires : la beauté, l'intelligence, le charme, rien de tout cela ne garantit une immunité contre les agressions de la bien-pensance, ni de succomber soi-même par amour dans les pièges de l'amour. Alors, oui, le livre est dans le même mouvement triste et joyeux, naïf et lucide, baignant sa violence dans une infinie douceur. 

Une allusion à la culture bouddhiste de Gabrielle est le seul renvoi aux origines asiatiques de l'auteur. Mais l'exil est présent dans chacune des pages de ce livre de la disparition, de la renaissance et du recommencement.

Gabrielle, Agnès Vannouvong, roman, Mercure de France