7 avr. 2019

L'art du décor ou la nuit transfigurée

Photo © Phoulasamy Vilay
La scène devait se tourner sur le bateau bleu de Mister Lae en lumière du jour. Mais après trois semaines de navigation à nous cogner la tête au plafond, à nous marcher les uns sur les autres, à faire des ronds dans l'eau pour suivre le soleil dans sa course — et quand nous ne tournions pas sur le bateau, nous étions sur une île —, je pris la décision de filmer la scène à terre et de nuit, sur le bout de rocher situé au pied de la guest house qui nous servait de camp de base et de port d'embarquement / débarquement quotidien. Personne ne trouva donc rien à redire, ni l'équipe déco malgré qu'un bateau-jour soit quand même très différent d'un rocher-nuit, ni les gars de l'image, ni ceux du son car ils avaient plus de latitude dans le choix des axes que sur le bateau, surtout avec sept acteurs devant la caméra, ni la régie qui fut dispensée de la galère de devoir charger, puis de suivre le bateau-décor avec le bateau-régie et de faire passer le matos de l'un à l'autre et vice versa à la force des bras pour les changements de plans. Pour moi, c'était un changement dans un scénario travaillé et retravaillé, affiné pendant les repérages et qui soudain s'offrait un courant d'air bienvenu. Ainsi, on passe des années à tout écrire dans les moindres détails, et quand vient le tournage, tout se prête aux changements : les dialogues, les actions, les décors... Et pourtant, on fait bien le film qu'on avait imaginé.

Je n'avais jamais tourné un film avec une équipe déco-accessoires. J'ai beaucoup appris avec Eric et Caroline. Les premiers jours, ils me posaient des questions rigolotes. Surtout Eric qui était tout le temps sur le plateau, tandis que Caroline faisait au pas de course les achats, préparations et constructions nécessaires pour les décors suivants. Eric, c'était au tout début, il me dit : "Le briquet, il joue ou il joue pas ?" Il revenait tout le temps ce briquet, sauf quand on l'avait oublié sur l'île des pêcheurs après un tournage de nuit. "Heu... l'acteur joue, mais le briquet je ne lui ai pas écrit de dialogues", je lui dis ça avec le plus grand sérieux, je ne voulais pas le vexer, et j'étais tellement content d'avoir un déco-accessoiriste professionnel sur mon tournage. Il a cru à une blague, il a ri ce qu'il fallait, pas trop parce qu'il avait remarqué que mes blagues étaient drôles mais pas toujours destinées à faire rire, puis il a reposé sa question, il joue ou pas le briquet ? J'ai senti que c'était grave, j'ai donc pris la mine grave et j'ai essayé de lui donner une réponse qui puisse le satisfaire, j'ai dit si tu savais comme j'aimerais qu'il joue ton Zippo, il est si beau. Là, il a vraiment cru que je me foutais de sa gueule. Et comme je l'ai planté sur place, croyant en avoir fini avec cette histoire de briquet, il a enfin admis que je ne comprenais rien à sa question. Il me rattrape et se fait pédagogue. Je t'explique, c'est juste un accessoire ou... ? Là, je le coupe et je lui dis, oui, oui, c'est juste un accessoire. Laisse-moi finir, il dit en haussant la voix, c'est juste un accessoire qui est là, ou est-ce qu'il doit faire une flamme ? Je vois, à la déception qui monte en lui et s'ajoute à la crainte de m'entendre dire une bêtise de plus, que là je n'assure pas vraiment. Ça n'a pas loupé, je lui ai dit ce serait super si le briquet faisait une flamme, parce que c'est super pour un briquet de faire une flamme. Heureusement, j'ai quand même fini par comprendre la différence entre un accessoire qui joue pendant une prise, et un accessoire qui ne joue pas. Si l'acteur allume une cigarette, le briquet joue, le paquet de cigarettes joue, la cigarette joue (prévoir des doublures pour tout ce joli monde). Si le briquet est juste posé sur la table, il ne joue pas. Revoyez Le Schpountz avec Fernandel dans le rôle titre. Notre héros fait ce beau métier d'accessoiriste avant d'être reconnu comme un grand acteur comique. Dans une scène, on entend un de ses collègues demander à un autre "Le réveil, il joue ?"

Sur l'image, Caroline commence à préparer le décor pour la scène de nuit. Moi, je suis transporté dans le songe d'une nuit d'été. Il est vrai que la fin de l'hiver au Laos ressemble beaucoup à l'été en Méditerranée, impression renforcée par la splendeur du lac Nam Ngum. Ce jour-là, j'ai pénétré plus loin que la simple compréhension technique du métier de la décoration et des accessoires de cinéma. Par leur travail, Eric et Caroline ouvraient des perspectives dans ce que j'avais écrit, fenêtres ouvertes sur un monde enfoui dans mon inconscient d'auteur. Oui, je me souviens de ce jour comme d'un rêve profond, de ceux dont habituellement on a tout oublié au réveil, de ceux aussi dont on dit qu'ils sont récurrents parce qu'ils reviennent souvent, de sorte que pendant qu'on est en train de rêver, on ne peut s'empêcher de se dire je suis déjà venu dans ce rêve. 

La mise en place à la lumière du jour d'un décor pour une scène de nuit, en photographie on appellerait cela un négatif. Et la longue nuit de travail qui suivit devint un développement sensible, processus au cours duquel notre décor fut plongé dans les différents bains qui allaient faire du jour une nuit : révélateur, bain d'arrêt, fixateur, lavage. Eric et Caroline se démenaient, ils ferraillaient avec une forêt de bambou, des tapis multicolores, la fumée d'un barbecue, des assiettes de nourriture, des faux alcools, de la vraie bière, des verres, des briquets, forcément... Il était quatre heures du matin quand nous avions fini la dernière prise. Il restait encore à tout démonter et ranger.




3 sept. 2018

Jardin rêvé


Pas besoin d'un bâton de sourcier pour repérer la zone la plus humide du jardin, elle a été tondue au début de l'été, deux mois plus tard elle est entièrement colonisée par les plantes non pas sauvages mais libres, ensemencées par le vent au hasard de sa fantaisie. Comparé à cette composition naturelle, mon jardin potager a moins fière allure, il va doucement vers la fin de sa saison. Hier cependant, mon regard fut attiré par une présence familière à l'intérieur du massif, celle d'une dizaine de plants de tomates ! C'est alors que je me suis souvenu avoir jeté ici des tomates abîmées. Elles ont donné des plants d'une belle vigueur qui ont poussé sans tuteur en s'appuyant les unes sur les autres. Elles fleurissent encore, et des belles grappes sont déjà formées. Je doute que les fruits aient le temps de mûrir, mais le spectacle suffit à nourrir mes rêveries de jardinier.

31 août 2017

Main heureuse


Il est tard à l'heure laotienne, 20h, on a fini de dîner depuis une heure, on boit de la bière pour prolonger le moment, la pluie fait chanter les arbres du jardin et tambouriner les toits des maisons, les grenouilles s'en donnent à cœur joie. Ma mère me prend la main et prend son air grave, ça veut dire qu'elle part d'un grand rire. Elle dit "J'ai pas mes lunettes, je ne vois rien", ça ne l'empêche pas de lire quand même dans les lignes. Elle dit que j'ai eu beaucoup d'accidents, elle le dit d'abord en laotien et traduit en français, accidents beaucoup !, et elle ajoute que j'ai beaucoup de chance. Elle dit que demain elle verra mieux avec la lumière du jour et ses lunettes. Puis elle prend l'autre main et continue ses augures. Avec ma main libre, je peux continuer à boire de la bière. Cinq minutes plus tard, elle est au lit, partie à la laotienne, sans dire au revoir. Je la croyais dans la cuisine. Douce très douce est la bière bue avec des glaçons dans la nuit de Kilomètre 21, nom du lieu, sorte de village de western au milieu de nulle part, loin du brouhaha de la capitale : des routes en terre aux ornières profondes creusées par les roues des voitures et les pluies abondantes, bordées de maisons, avec les va-et-vients des chiens et des humains unis dans la même lenteur et la même souplesse de déplacement. C'est ici que j'ai écrit l'histoire dont je ferai bientôt un film lors de mon précédent séjour de l'été 2014. Tournage en novembre prochain, dans deux mois. Le film a pour titre "France". Un jour, je saurai pourquoi j'ai choisi ce titre. 

9 juil. 2017

Le riz gluant, rituel de la vie heureuse

Mon frère Hé

En France, le riz est sans expression. Au mieux, il est minimal ou minimaliste. Blanc art contemporain, aussi sobre que des salutations distinguées. A la cantine, on le sert avec du poisson pané. Chez l'Oncle Ben, il ne colle jamais. On le cuit en sachet ! Beurre et gruyère sont ses seules extravagances, ce qui fait bien rire les Suisses pour qui le gruyère français est une escroquerie... Le gâteau de riz ? Il vaut bien celui à la semoule. Le riz au lait ? C'est l'exemple même de la recette facile que personne ne réussit à l'exception des grand-mères et des chefs étoilés. Au sud de l'Europe, c'est mieux. J'ai souvenir d'un risotto à l'encre de sèche fabuleux en Italie, d'une paella à Barcelone où le riz donnait la saveur à tout le reste (poulet, crevettes, moules, calamars, etc.), de feuilles de vigne (je n'ai jamais été en Grèce) qui fondaient dans la bouche par la grâce du riz... Finalement, le meilleur du riz en France, c'était quand ma grand-mère adoptive me le servait avec une tranche de jambon. Sans mystère mais propre à calmer la faim d'un adolescent.

Au Laos, riz gluant se dit khao niao. Pourquoi les Français l'ont appelé riz gluant ? Parce que les mots leur manquent, parce que leur langue si belle et subtile bute sur ce qui n'existe pas dans leur culture. Ils l'appellent aussi riz glutineux, ce qui n'est guère heureux. Aussi, je veux lui préférer son nom d'origine. Au marché, on ne trouve pas le khao kniao en paquet d'un kilo mais en vrac dans des grandes bassines. On le reconnaît au mat de son blanc, entre l'émail de la dent (de bébé) et la douceur de la farine. A la maison, règne son odeur. Elle couvre celle du nioc mam par sa délicatesse et sa profondeur infinie. Odeur pénétrante qui sait transporter l'âme de chacun vers les âmes des autres.

Le rite commence la nuit... avant d'aller dormir, faire tremper le khao niao. Au lever, avant celui du soleil, allumer un feu de bois dans la cuisine. Poser au-dessus du feu une marmite d'eau. Verser le riz trempé dans un panier vapeur tressé en forme de grand cornet de glace. Poser le panier sur la marmite (dont le col est resserré pour maintenir le panier en suspension au-dessus de l'eau). Laisser cuire à la vapeur et à couvert vingt-cinq minutes après ébullition. A mi-cuisson, renverser le riz (ce qui était en dessous passe au-dessus) pour une cuisson homogène. Quand le riz est cuit, le verser dans un plateau en bois, et l'aérer avec une spatule pour le refroidir et arrêter la cuisson.

Tous les matins, avant l'aube, dans toutes les maisons, le même rituel s'accomplit. Dans les rues, à travers les villes et les villages, l'odeur du khao niao se mêle au parfum de la fleur de frangipanier.

11 déc. 2016

Carnet d'automne

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Il y a moins à dire du paysage du Diois que de dessins et de photographies à faire, de films à tourner et d'histoires à inventer. Certes, on peut pousser des oh ! et des ah ! d'émerveillement, ou dire qu'il est magnifique... Dès mon arrivée ici — il y a bientôt sept ans —, je me suis rêvé une vie de peintre chinois, sans jamais vraiment approcher mes vieux carnets et mes vieux pinceaux... Il m'est bien difficile aujourd'hui de me remémorer quelles étaient les pensées qui agitaient mes jours et mes nuits quand j'étais peintre... Ce dont je suis certain, c'est qu'arrêter de peindre m'avait procuré un sentiment de libération. Et même d'accomplissement : ayant cessé de peindre, je continuais à être peintre... En recommençant à dessiner, modestement, une heure par semaine avec des amis de mon village, je renoue avec le plaisir oublié de la confrontation avec le motif... J'y mets ce qu'il faut de détachement pour ne pas risquer de retomber dans le vrai labeur de la peinture ! Le seul intérieur de la série a été réalisé un jour de pluie... 

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