

En cas d'urgence, il y a deux autoroutes, l'une côté vallée du Rhône (Montélimar), l'autre côté vallée du Buech (Sisteron)... En empruntant l'un des deux itinéraires, Marseille est à trois heures de mon village. Heureusement, ma vie est ainsi faite que le mot urgence a peu d'occasions de s'appliquer. En vérité, c'est mon esprit qui ne lui accorde que peu de sens. Il m'est déjà arrivé de mettre sept heures pour accomplir ce voyage, sans pour autant avoir l'impression d'arriver en retard. En étant bien moins fatigué que si j'avais fait le trajet en trois heures. Quand je monte dans la voiture, la question n'est pas "à quelle heure je vais arriver ?" mais "quel nouvel itinéraire je vais inventer ?". Cela tient à la fois de l'invention du paysage, en tant que le paysage, surtout s'il est familier, est un objet exotique, et du questionnement existentiel : le paysage, en effet, est une extension de mon être... une expression de mon être comme étendue. Dire d'un beau paysage qu'il est beau, c'est insuffisant. Il reste encore à déterminer en quoi il nous bouleverse et nous définit. C'est proprement vertigineux, car toujours les mots nous manquent. On ne sait jamais ce qui du lointain nous touche de si près. Le sentiment de n'être rien, peut-être, mais cela n'advient qu'en fin de vie, et cela s'appelle la sagesse. Le sentiment d'être de retour au pays de l'enfance, ce qui n'appelle aucune explication rationnelle, et c'est le propre des années d'apprentissage.
Que dire enfin de l'arrivée à Marseille ?
Une sorte de réveil en sursaut.
Et l'on ne sait plus qui on est, d'où on vient, où on va....