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Une histoire simple (vie amoureuse et conjugale des poissons combattants)

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Quand la dame rencontre le monsieur, et si les deux se plaisent, c'est immédiatement le début de la partie, sans échauffement. Ça tient de la capoeira, de la danse en état d'ivresse dans un film de Casavetes, du défilé à la Fashion Week et d'une chamaillerie. Quand les œufs sont nidifiés, le père met un point d'honneur à faire l'agent de sécurité pour sa progéniture. Il y met tellement de zèle qu'il interdit même à la mère d'approcher du nid. Son agressivité oblige alors à éloigner Madame dans un autre monde. Pour ma part, j'ai choisi de la déménager dans le grand bassin avec les carpes koï, dont des papillons magnifiques, les poissons rouges, les petits poissons néon, les petits poissons noirs, et les deux tilapias sauvés de la casserole (je les avais pêchés pour les manger, mais ébloui par leur beauté, je les ai mis dans le bassin des poissons d'ornement, mot impropre dont nous ferons analyse approfondie une autre fois). Dans le bassin peuplé d...

L'identité, c'est pas compliqué !

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Au ministère des transports et des travaux publics, pour obtenir le permis de conduire lao, il faut remplir le formulaire idoine, fournir une attestation de résidence, son passeport, le permis de conduire du pays d'où l'on vient et deux photos d'identité de format 2 x 2,5 cm (c'est minuscule). Je me rends donc dans une boutique de photographie et photocopie. Je demande qu'on réduise la photo d'identité que j'ai ramenée de France au format administratif laotien et m'en retourne au guichet des attributions de permis lao. J'avais réuni toutes les pièces demandées, j'étais confiant. La fonctionnaire dodeline de la tête. Mes photos ne sont pas conformes. Sur la photo, je dois porter un costume. Dans ces cas-là, discuter fait perdre son temps. Je reprends le chemin de la boutique de photographie et photocopie et j'explique mon problème. Le gars est content, faire des photos d'identité, c'est son travail. Il me dit de m'installer devant ...

Mangoustan, passion simple

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Esquisser cinq mangoustans revient à dessiner cinq ronds sur la page, aussi, on veillera à ne pas y consacrer trop de temps, sinon le temps de méditation nécessaire pour entrer dans le sujet. La perfection de l'enveloppe du fruit appelle qu'on s'attarde sur ce qui ancre cette perfection dans du sensible. Derrière la dureté de la carapace, dont on sait qu'elle abrite une tendreté soyeuse, un goût subtil, un jus abondant et frais, une blancheur nacrée... on perçoit que la peau est gorgée d'un sang qui, certes, n'est pas animal, mais n'en possède pas moins les caractères, à savoir une inclination à l'affleurement, à l'éruption cutanée. Aussi, pour dessiner le noir de la peau du fruit, on mobilisera tous les rouges et roses et violets de sa boîte de crayons de couleurs, ainsi que tous les bleus des plus clairs aux plus sombres. En guise de blanc, on choisira toutes les nuances de jaune et de vert tendre. Enfin, on s'attachera, dans ce portrait de gro...

Mangoustan, fruit de l'intime

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Chaque journée d'une personne consciente qu'elle connaît moins du monde qu'elle en ignore les mystères devrait commencer par la description du plus beau des fruits, le mangoustan. Exercice qui adoptera la forme d'un poème, d'une nouvelle, d'un essai, d'un poème calligraphié au pinceau, à la plume, à la mine de plomb et avec tout ce qui laisse des traces sur un support quel qu'il soit... De sorte qu'on glissera naturellement vers des exercices de dessin et de peinture proprement dits, parce que l'esprit n'est alerte que si l'œil est vif, la main et le corps sollicités. Bien sûr, toutes les pratiques commencent et se terminent par la dégustation de ces fruits délicieux. Ce qui, du mangoustan, trouble l'esprit jusqu'à l'intimider, c'est sa beauté extérieure. Une peau épaisse d'un noir sanguin, entre bleu sombre nocturne et subtil incarnat, sphère parfaite couronnée de quatre folioles et d'un pédoncule robustes, on dir...

Blue clito rice

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Le titre est racoleur mais néanmoins scientifique. En effet, le nom latin de la plante est clitoria ternatea, qu'on appelle familièrement pois bleu ou pois papillon bleu. Plante très commune au Laos, grimpante, elle fait de n'importe quel grillage une jolie partition verticale. Au départ, petite plante frêle, elle s'allonge en des lianes de plus en plus robustes qui tricotent sa généalogie future en un réseau d'une solidité sans failles. Plusieurs lianes parties d'un même tronc commun peuvent s'entortiller les unes aux autres, exactement comme on fabrique une corde avec des fils plus fins. De ce réseau de lianes principales sont lancées dans l'espace des lianes légères munies d'un feuillage gracieux et abondant non par le nombre de feuilles (petites, multiples, composées de cinq folioles) sur chaque branche mais par le nombre de branches qui donnent rapidement un volume massif à l'ensemble, comme la tête d'une dame après la mise en pl...

Fleur de curcuma

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J'ai pour habitude de donner à mes textes des titres décalés, au second degré, si l'on veut, pour attiser la curiosité de mes lectrices et de mes lecteurs. Mais il arrive que l'objet ou sujet traité appelle une littéralité, un premier degré qui n'atténue en rien l'étrangeté du propos. Comme s'il était dans la nature de certaines "choses" d'être exotiques. De sorte que l'essai sur l'exotisme, pour suivre le fil de son développement, n'a d'autre cheminement que la pure description. Ainsi, un texte sur la fleur de curcuma n'a pas à se chercher un titre baroque ou fantastique, c'est déjà en soi une trouvaille, une apparition, une réjouissance. Dire d'abord que le curcuma est une plante, précision utile en ceci que la majorité des humains non Indiens le connaissent seulement comme une poudre... comme les Italiens savent que le lapis lazuli est un pigment bleu issu d'un minéral, et comme les Laotiens ignorent le curcuma en...

Les saveurs voyageuses

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On peut être néo dans le village où on a grandi... Preuve en est que me voici dans ma maison en bois sur pilotis que j’ai fait bâtir sur un modèle de construction disparu des usages de la culture lao, comme j’avais disparu du paysage avant de réapparaître, frais comme une truite de la Sure, forcément déplacé, décalé, exotique en ma terre natale, les cheveux poivre et sel. Or, j’aurais pu aussi bien n’avoir jamais quitté mon village, jamais connu d’autres horizons que les quatre Orients qui bornent les rizières, les rivières, la forêt de bambous, les étangs à poissons, les terres de cultures maraîchères, les jardins arborés des pagodes, je n’en aurais pas moins accompli le voyage universel : voyage dans le temps. Et cette aventure au cours incertain ne trouve pas sa raison dans la nostalgie car chaque jour nous mène plus loin vers des contrées inconnues de notre existence. De sorte que ce qui était familier ne le sera plus jamais, la loi de l’habitude voulant que...