De l'ignorance sans saveur vers la connaissance délectable

Voici un jeune manguier dont les racines vont chercher sous la couche épaisse de terre de remblai les nutriments qui lui sont nécessaires. Les mauvaises herbes ne peuvent pas en faire autant, ni en dire, c'est pourquoi je me permets de le dire pour elles. La terre de remblai aspire les tongs et les chaussures en général à la saison des pluies, jusqu'à disparition dans ses entrailles, elle tache les chemises blanches des élégants et des élégantes, qu'elle soit à l'état de boue ou de poussière, alors le blanc ne sera plus qu'un souvenir, et à la saison sèche durcit comme béton. Les grands arbres s'en accommodent, les petites plantes doivent patienter le temps que nature fasse son œuvre de bonification du sol, plusieurs années. Ce manguier, au risque de casser quelques branches, donne abondance de fruits. Les gens du Laos les mangent vertes, donc moins lourdes que s'il fallait attendre leur pleine maturité, et surtout ils en raffolent, de sorte que l'arbre n'a pas le temps de risquer grand-chose qu'il est déjà allégé. La mangue verte est autant acide que la griotte de la campagne française, on la mange ici avec un mélange de sauce de poisson et de piment, ou simplement à la croque au sel, et dans tous les cas en faisant le bruit d'aspiration de l'air typique des coutumes locales pour calmer le piquant, ce qui relève à la fois d'un rituel ethnique et d'une action physique de refroidissement des lèvres. Au point qu'il est légitime de se demander si les habitants de ce pays, dont tout le monde s'accorde pour dire qu'ils sont discrets, ne trouvent pas précisément dans la dégustation d'aliments très pimentés prétexte à faire des bruits de bouche qui sont tout sauf discrets.


La curiosité gagne de temps à autre à sommeiller, et l'on trouve dans cela qui ne doit pas être un paresse ni un renoncement, mais la pure jouissance d'une ignorance quand on sait qu'elle est provisoire — puisque tout peut se connaître avec l'internet, du moins dans sa définition, son histoire, ses aspects scientifiques, culturels, etc., même sans la véritable connaissance qu'est l'expérience vécue —, tirant du provisoire le plaisir d'être maître du temps de latence, jusqu'à l'instant de la révélation qui n'est pas en soi un miracle, comme d'une naissance fameuse que la Bible fait précéder d'une Annonciation, cette Annonciation ayant été elle-même précédée de celle dont avait déjà été destinataire la mère de la mère du fils de qui vous savez, et qui ne s'appelait pas Joseph comme mon pote la garagiste. Chaque jour depuis qu'il est en fruit, je me demandais quelle était l'identité de cet arbre, et cette belle façon pronominale et de renvoi à soi-même (me demander à moi-même qui n'ai pas la réponse à la question,  ce qu'on peut comparer à jouer au tennis contre un mur), ne manquait pas de romanesque, disons d'un minimum de romanesque, car je me rappelle très bien que, selon ma disposition d'esprit, quand je jouais au tennis contre un mur, je ne gagnais pas tout le temps. Un jour donc qui ne fut pas comme le jour d'avant, je demandai à Faï le Thaï rouge s'il connaissait ce fruit et cet arbre. Il me dit que c'était un maak nad. Comme il ne donna aucune autre précision, je lui demandai si ce fruit était bon. Très bon fut ce qu'il consentit à dire, ce qui suffit à sortir ma curiosité de son sommeil. En réalité, mon ignorance était presque nulle, car j'avais la certitude d'avoir déjà mangé ce fruit quand j'étais enfant, je reconnaissais son aspect, sa couleur, la texture de sa peau... seuls me manquaient son goût et son nom. Une recherche à l'aide d'une photo (celle de cette publication) me donna le nom français du fruit, la sapotille, et le nom de l'arbre, le sapotillier, qu'il ne faut pas confondre avec l'arbre aux sabots. Quant au goût du fruit, de nombreux youtubeurs en font des descriptions fantasques que je ne relaterai pas ici car il me revient de le redécouvrir par moi-même dans ma bascule de l'ignorance sans saveur vers la connaissance délectable, quand les fruits seront mûrs.











 

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