La ronde incessante autour du fuchsia

J'ai planté tellement d'arbres dans mon jardin que je finis par ne plus reconnaître certains d'entre eux, d'autant qu'il faut attendre deux ou trois ans avant de les voir fructifier. Enfin, les arbres déménagent parfois pour des raisons pratiques ou paysagères, ou plutôt sont déménagés. Aussi, de cet arbuste, je me souvenais qu'il naviguait entre litchi, longane et ramboutan, sans parvenir à le déterminer précisément. Sa fleuraison cet hiver ne fut pas une aide décisive, car curieux en tout, je suis expert en de nombreuses choses qui au final ne constituent qu'une somme infime de connaissances — et je dois ajouter, hélas, que le cerveau sait mieux accumuler des savoirs qu'il ne sait les classer, de sorte que chacun de nous passons plus de temps à chercher les clés qu'à ouvrir vraiment les portes de la connaissance, et nous pressentons que le véritable savoir est un mystère plus grand quand il nous est révélé que lorsqu'il nous était caché —, en tout cas, tout ce que j'ai appris au cours de ma vie ne me permettait pas de reconnaître cet arbuste grâce à ses fleurs. Je pouvais seulement les respirer et constater qu'elles avaient une odeur très agréable, propre à attirer une multitude d'insectes, ce qui garantissait à l'arbre une fécondation efficace de ses organes reproducteurs. 

Enfin vinrent les fruits et d'emblée je pouvais éliminer le ramboutan, dont les fruits ont des excroissances capillaires qui les font ressembler à des virus vus au microscope électronique, ainsi que le longane dont l'enveloppe, sans être lisse, est moins granuleuse que celle du litchi. Le doute sera entièrement levé quand le fruit donnera à voir sa couleur. S'il rougit, on saura que c'est un litchi. Rouge est néanmoins une facilité de langage, cela mérite qu'on se penche sur le sujet. Dire d'abord que le rouge litchi est très beau, comme on dirait d'un lapis lazuli, de la turquoise qui danse entre bleu et vert, du soyeux du pétale de rose, du jaune Vermeer, de la terre de Sienne brûlée, du nacré extra-terrestre de la perle noire de Tahiti, d'un couchant quelque soi l'endroit ou l'envers du monde, d'un noir ébène, des lèvres de Marilyn Monroe dont la couleur est moins chromatique qu'elle n'est charnelle (il va de soi que ce dernier exemple est une abstraction qui va grandissant à mesure le temps passe, même si Marie-Madeleine n'a jamais été déchue de son statut de femme la plus canon de toute l'histoire de la peinture classique occidentale). Le rouge litchi tient sa beauté dans sa capacité d'être plusieurs rouges à la fois, plutôt framboise que fraise, tirant vers la groseille jeune, la grenade (autant peau que graine), dans une ronde incessante autour du fuchsia, qui est un rose que j'appelle rose Taka, en souvenir de la robe de Taka Shamoto dans Rain d'Anne-Teresa de Keersmaeker, c'était en 2001, au Théâtre de la Monnaie, à Bruxelles. Dans la photo ci-dessous, ce n'est pas Taka dans la robe mais une danseuse de l'Opéra de Paris, à l'occasion d'une reprise de la pièce en 2011 par la boutique parisienne. Si vous en avez l'occasion, allez voir cette pièce, vous trouverez dans la création lumière, les costumes et le décor toutes les nuances du rouge litchi, du rose pâle de la peau de bébé au brun douteux du litchi trop mûr. Oh, j'allais oublier la splendeur chromatique absolue : quand on déshabille le fruit de sa robe fuchsia, on découvre une chair d'un blanc merveilleux qui vous laisse sans mots pour le décrire, surtout quand vous vous avez déjà travaillé à décrire la couleur du vêtement. En guise de réconfort après cet effort, je vais ouvrir une bouteille de Gewurtztraminer, un vin d'Alsace aux senteurs exotiques dont les dominantes sont le parfum du litchi et son goût de miel clair... Chers amis de France, si vous voulez du bon litchi, buvez un verre de Gewurztraminer !

source image TAP Poitiers






 

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