Les flamboyants




Le Laos est certes un pays tropical, réglé par un régime de mousson, avec un printemps ardent, un été à grand spectacle animé par des pluies torrentielles et des orages qui font zigzaguer les avions en l'air, et voler les objets dans les maisons, un automne qui serait un prolongement de l'été sans les pluies et un hiver clément — le record de froid cette année était de neuf degrés Celsius dans la capitale, pendant deux jours en décembre... ça peut faire rire dans les chaumières en France qu'on puisse parler de froid à neuf degrés, aussi devons-nous préciser que les maisons du Laos n'ont pas de chauffage, de sorte que même avec des températures moins basses, disons entre douze et seize degrés qui sont les mesures ordinaires affichées par le thermomètre la nuit entre novembre et début février, les vêtements chauds sont nécessaires au petit matin et le soir, tandis que le froid le plus désagréable est celui de la climatisation qui sévit tout le temps, même en hiver —, au Laos, donc, ce pays où les papayers et les bananiers donnent des fruits toute l'année, il y a aussi des arbres à feuillage caduc. C'est le cas pour ce couple de flamboyants, ce que j'ignorais avant de la savoir, et c'est un peu mieux que de la savoir avant de finir par l'ignorer. Néanmoins, mon ignorance était suffisamment grande pour que je crusse — et j'use de l'imparfait du subjonctif à dessein de souligner le ridicule de la situation — que les deux arbres étaient morts. 


Evidemment, il n'en était rien, alors ouvrons une de ces parenthèses fractales (au sens où l'univers est une parenthèse infinie, et tous les mondes possibles à l'intérieur de l'univers infini sont des parenthèses finies qui reproduisent la forme de l'univers infini, fin de la parenthèse) pour vagabonder dans l'usage syntaxique du mot caduc (masculin) ou caduque (féminin), dont le sens est employé en botanique pour parler des feuillages qui tombent en hiver, par opposition aux persistants dont les feuillages ne sont pas éternels mais se renouvellent tout le temps, de sorte qu'ils sont verts toute l'année... Le mot, qui sonne vieux français, a été mis en lumière par Yaser Arafat lors d'un voyage en France, en réponse à François Mitterand qui lui demandait une mise au net au sujet de la charte de l'OLP : il avait dit que cette charte était caduque. Ainsi, s'agissant des affaires humaines, la caducité est-elle une notion qui met totalement de côté la périodicité saisonnière des plantes, donnant au mot une tonalité négative définitive : ce qui est caduc / caduque n'a plus cours, signifie la fin de l'histoire, la péremption absolue. Tandis que pour l'arbre qui perd ses feuilles en hiver, il y a après l'hiver un printemps magnifié qui vaut plus qu'une naissance parce qu'il est une renaissance. Yaser Arafat, fin politique, avait un sourire radieux en prononçant le mot "caduque" devant les journaliste français qui n'y comprenaient goutte, et qui demandaient des éclaircissements à Mohamed Abdel Raouf Arafat al-Qoudwa al-Husseini comme s'il avait parlé en arabe. De là à faire un lien avec les printemps arabes, je ne sauterai pas le pas, préférant rester dans la pure botanique : si les flamboyants en hiver sont misérablement chauves, ils seront au mois de mai à la hauteur de leur nom, et même plus hautement fauves, volcaniques, rougeoyants, braises ardentes.

Marc Leguay source de l'image










Commentaires

Articles les plus consultés