26 mai 2015

La tête de la dame


C'est ma montagne Sainte-Victoire, portant nom enfantin de "Tête de la dame", distraite assurément car dans les nuages, d'humeur changeante, imprévisible dans ses sautes du beau à l'orage, du calme à la tempête, du chaud au froid. Je la vois tous les jours par la fenêtre de mon salon bureau salle à manger studio atelier, sauf quand le ciel est bas. Alors, le paysage écrêté devient bourguignon ou toscan, tout en courbes et pentes douces. Un jour, je gravirai la tête de la dame, il faut pour cela une envie détachée de toute idée de faire du sport, une fantaisie de type Gulliver, quelque chose comme séduire le monde. Je ne sais pas si, de là-haut, on peut voir la mer, mais si le temps est au clair, il est certain qu'on peut voir le Ventoux, au sommet duquel Pétrarque assurait avoir vu la mer. Il est probable que je ne verrai pas ma maison, parce que les lois de la perspective ne sauraient le permettre ; je distinguerai l'emplacement de mon village, la ligne de la route, le vide de la vallée. Et, chose plus belle encore, je verrai dans toutes les directions, par-dessus les sommets qui m'entourent, le plateau du Vercors, les vallées du Crestois et du Diois, les monts de l'Ardèche vers l'Occident, les Alpes vers l'Orient, et ses premiers contreforts que sont les Ecrins, le Dévoluy, les Bauges. Plus loin, la Suisse, l'Italie, et, qui sait, Istambul, Téhéran, Lahore, New Dehli... Oui, il n'y a que deux pays, l'Iran et le Pakistan, entre la Turquie et l'Inde. Et un seul pays, la Birmanie, entre l'Inde et le Laos. Autrement dit, voilà pourquoi j'irai un jour visiter la Turquie. Là-bas, je serai à quatre pays de ma terre natale.

21 mai 2015

Le temps passe vite, même pour les escargots.

Équipé d'une serpe italienne, j'avais entrepris, à la demande de ma propriétaire et contre chèque-emploi service, de couper l'herbe du pré qui gagnait trop de terrain sur le jardin. Pour me donner la cadence, j'avais envoyé dans les écouteurs une compile des Beatles 1962-1966. Je progressais ainsi de tube en tube, dansant comme un esclave dans un champ de coton. Las, je fus logiquement rattrapé par la fatigue de ma vie de cinéaste obligé de travailler comme ouvrier agricole saisonnier, statut qui présente l'avantage de ne pas faire sauter mon revenu de solidarité active. Pour ne pas succomber à l'appel d'une sieste fatale, de laquelle je me serais réveillé cinq heures plus tard en tremblant de froid, dans le noir, et me demandant où je suis, je m'inventai un nouvel objectif : la chasse aux escargots. Certes, le mot chasse est exagéré, en tout cas moins approprié que s'il s'était agi de chasser des lièvres. Mais il stimulait mon esprit et décuplait mon énergie. Couper l'herbe devint un jeu d'enfant, plus précisément un jeu d'une enfance remontant à bientôt quarante ans en arrière, en Bourgogne évidemment. A la moindre averse, parfois en pleine nuit, on allait à la chasse aux escargots. Deux odeurs sont associées à ces souvenirs : celle des prés détrempés et celle du beurre persillé. Je ne parviens pas à déterminer précisément quand on a cessé d'aller à la chasse aux escargots, sinon que c'était après l'arrivée de la gauche au pouvoir, au milieu des années 80. A la même époque, on avait commencé à interdire la pratique des crassiers, ces tas d'ordures sauvages qui égayaient les campagnes de France. Cela pour des raisons qui relevaient moins de l'écologie que du paysagisme... La conscience écologique est venue un peu plus tard, dans les années 90 : alors, on savait qu'il ne fallait pas ramasser les escargots parce qu'ils étaient pleins de pesticides. Mais la technologie domestique avait fait une avancée décisive sur deux fronts : celui du froid avec les congélateurs, celui du chaud avec les micro-ondes. En deux minutes on pouvait servir des escargots de Bourgogne. Enfin, il fallait le dire vite, car seules les coquilles étaient étaient "de Bourgogne", c'est à dire de l'espèce dite de Bourgogne, tandis que l'animal qui baignait dans son beurre persillé venait de Chine !

Quand j'ai eu ma vingtaine d'escargots, des gros de Bourgogne et des petits gris rayés du sud, la moitié du pré était fauchée. Je m'en retournai chez moi avec le port altier du paysan qui a bien mérité de la mère nature. Le compte à rebours commençait pour les escargots. Avaient-ils la même conscience de la situation que moi ? Si tel était le cas, ils auraient aimé avoir des jambes au lieu d'un pied ventouse. Heureusement, à défaut d'une morale, l'histoire allait se terminer bien pour eux. Au hasard d'une recherche sur internet, j'appris qu'il est interdit en France de ramasser les escargots pendant leur période de reproduction, période que les législateurs situent entre le 1er avril et le 30 juin. J'hésitai durant une petite heure entre faire comme si je ne savais rien de la loi afin de cuisiner mes gibiers à la provençale ou me comporter en bon citoyen. Je décidai finalement de respecter la loi, ce qui m'a aussi libéré de quelques corvées comme faire jeûner les escargots trois jours, dans un récipient fermé mais percé de trous (que je n'ai pas), les laver dans une eau abondante une fois par jour jusqu'à ce qu'ils rendent une eau claire, les plonger dans l'eau bouillante pour les cuire, les sortir de leurs coquilles pour les débarrasser de leurs intestins, les laver de nouveau un par un... A la suite de quoi, on peut les préparer selon la recette de son choix, bourguignonne ou provençale... Vivement le 30 juin !

17 mai 2015

Leçon de choses

C'est l'un des mystères que l'on transporte avec soi en attendant d'en trouver la clef, dont on ne parle à personne de peur de casser la magie du monde ou de contrarier les esprits des anciens... On avait bien noté qu'en plantant une pomme de terre, il en résultait la pousse de plusieurs plants nouveaux qui allaient donner in fine une récolte d'une douzaine de pommes de terre... Mais de la pomme de terre germée à la récolte d'une douzaine de nouvelles tubercules, tout le processus se passait sous terre. Toutes ces années d'une attente oublieuse de son objet ont connu leur dénouement voici quelques jours quand j'ai rencontré cette belle patate chez des amis de mon village qui n'avait pas attendu d'être enterrée pour renaître en de nombreuses petites patates...

16 mai 2015

Anthropologie visuelle


Au Laos, quand deux enfants se battent, il est fréquent que les adultes présents s'assemblent autour d'eux pour savoir qui va l'emporter, avant de les séparer s'il y a lieu de le faire. On s'amuse d'abord de toute situation avant de prendre les choses au sérieux. Il arrive aussi que ce penchant soit tellement affirmé que ce qui est au départ un amusement devienne peu à peu une préoccupation première. Ainsi des combats de poissons combattants. Le plaisir commence avec la pêche, qui se pratique à mains nues dans les mares et les eaux des rizières chauffées par le soleil. Une pêche comparable à la chasse aux sauterelles. La préparation des poissons pour le combat est moins innocente. On isole chaque individu dans une bouteille qu'on enterre pendant trois jours. Après ce passage au cachot et au régime, il ne reste plus qu'à mettre deux poissons ensemble dans la même bouteille. Le vainqueur de ces joutes à la maison est qualifié pour combattre d'autres champions du village. Ces combats font l'objet de paris d'argent, autre passion des Laotiens. Ils sont une bonne initiation aux combats de coqs, avec lesquels ils ont une ressemblance esthétique étonnante.

3 mai 2015

Carré protestant


J'avais remarqué le groupe de sapins au fond du jardin, étrangement plantés dans un carré ouvert sur un côté. Mon potager est juste au-dessus, à droite, hors du cadre de la photo, donc. Hier, profitant d'une éclaircie, j'ai demandé à la propriétaire si je pouvais débroussailler le terrain. Sa réponse ne laissa pas de m'intriguer : "Oui, bien sûr, si tu n'as pas peur des fantômes." C'est ainsi que j'ai appris que les sapins délimitent le contour d'un cimetière familial. La famille des anciens propriétaires, protestants, est enterrée là.