28 juil. 2011

de natura rerum
































sauterelle aux ailes extérieures couleur de pierre
en volant découvre des ailes intérieures couleur lavande délavée
une sorte de voile très léger
le vol lui est moyen de fuite
dérisoire (un mètre plus loin se repose)
et trahison de sa présence
mais sitôt atterrie, disparaît à la vue
un instant seulement
tout mouvement la signale
l'enfant peut vite la perdre
l'adulte la dénonce, elle est là !

Lucrèce :
"D'ailleurs, tous les êtres qui existent par eux-mêmes doivent agir, ou souffrir que les autres agissent sur eux ; ou bien il faut que des êtres soient contenus et se meuvent dans leur sein. Mais il n'y a que les corps qui puissent agir ou endurer l'action des autres, et il n'y a que le vide qui puisse leur faire place. Il est donc impossible de trouver parmi les êtres une troisième nature qui frappe les sens, ou soit saisie par la raison, et qui ne tienne ni de la matière ni du vide."

16 juil. 2011

France, Tour, Détour

Voici des mots que je donne en partage tels quels, en y ajoutant cette photo qui est plus qu'une illustration ou un commentaire : une sorte de graphique en 3D de ce qui traverse l'imagination d'un homme.


"Jamais arrivée d'une course n'aura été aussi cruelle pour moi. A partir du moment où j'ai été déposé par Thor Hushovd à deux kilomètres de l'arrivée jusqu'au passage de la ligne, j'ai eu devant moi une éternité pour entrevoir, comprendre que j'étais passé à côté de quelque chose de grand. Je suis deuxième, je glisse troisième mais le public est encore derrière moi à 100 %. Dans ces moments, je suis toujours dans mon monde parallèle, dans mon effort et le passage de la ligne est une transition violente, une collision sans ménagement avec un environnement que je ne maîtrise pas. Les journalistes, les questions, les regrets : difficile de se reconnecter avec la vraie vie. J'ai retenu mes sanglots pendant les interviews. Je n'ai pas voulu lâcher une larme sur le podium pour la remise du maillot à pois et du prix du combatif malgré le public qui scandait mon nom. Je n'ai pas pu résister à la montée des émotions quand j'ai eu mes parents et ma femme au téléphone. Ils sont déçus pour moi, ils ont pleuré. Ils y ont cru.

C'est un des rêves de ma vie, de ma carrière et j'y ai cru moi-même plus que jamais. Dans l'Aubisque, j'ai versé ma larme au sommet. J'étais seul en tête, noyé dans les encouragements d'une foule en transe. J'ai plus d'une minute d'avance. C'est mon jour. Qu'est-ce qui m'arrive ? C'est bien moi ? Je me lance dans la descente. Je suis propre dans mes trajectoires mais il me manque un repère, une moto ouvreuse. D'habitude, je me fie au feu rouge qui s'allume devant pour savoir quand freiner ou non. La transition vers la vallée est brutale, les routes sont interminables... J'ai très mal au dos. Je deviens fou : le vent vient de face, les faux-plats se succèdent, l'arrivée ne viendra jamais. Et je manque d'informations sur mon avance : l'ardoisière ne vient qu'une fois dans les 40 derniers kilomètres. Marc Madiot ne me dit pas qu'ils sont regroupés derrière pour ne pas me casser le moral. A 15 km, il monte à ma hauteur. Je lui crie dessus pour connaître leur retard : 30 secondes. Aargh ! C'est trop dur. 

Je suis battu par un champion du monde et je pense honnêtement que je ne suis pas un champion. Je ne suis pas de ceux qui font des grosses courses toute la saison. J'ai monté le Galibier à 380 watts pendant 39 minutes. C'est mon seuil, il est loin de celui des favoris du Tour. Je dois faire avec mes moyens : je suis mal à l'aise dans le peloton et je dois m'en sortir par des coups d'éclat ponctuels. Je suis un opportuniste. Depuis l'arrivée de l'étape, je reçois des messages de toutes parts, des coups de fil, des messages, des mails, des tweets. Ils me laissent imaginer que mes proches et des spectateurs que je ne connais pas ont partagé des émotions jaillies de mon échappée en solitaire. J'ai du mal à le concevoir, encore perdu dans mes émotions."

Jérémy ROY 15 juillet 2011

7 juil. 2011

Desert storm


J'avais relaté en novembre 2010 un phénomène semblable (Cela dont je ne connais pas le nom), si étrange à mes yeux que j'ai cru longtemps l'avoir rêvé. Il semble s'être reproduit en Arizona, sous la forme d'une tempête de sable géante, de cent kilomètres de large et trois kilomètres de haut. Aucune victime n'est à déplorer.

6 juil. 2011

Ici et maintenant...


Il en est des images photographiques comme des souvenirs, certaines sont proches, immédiates, ayant pour objet l'immédiateté même, tandis que d'autres semblent lointaines, même pourvues de toutes les qualités de ce que l'on nomme l'instant... de sorte qu'il importe peu que nous, et j'emploie à dessein le nous universitaire en lieu et place du je singulier, ayons été l'auteur de la photographie au moment de l'envol de l'oiseau, l'image échappe, nous échappe, notre pensée est évasive, et toute l'intimité que nous avons mise dans l'intention ne renvoie qu'à des images mentales, en l'occurrence, ici, de l'enfance, de l'été, de l'innocence, du plaisir du jeu et de l'émerveillement des jeux de lumière et d'ombre. Ainsi cette photographie renvoie-t-elle autant à l'ici et maintenant de notre vie qu'à n'importe quel ailleurs de toute éternité de toute vie constituée principalement de ce que contient le mot culture, évoquant telle petite fille courant après son ballon d'une peinture de Félix Vallotton, tel éclat d'un film de Mizogushi, et tel amusement, la toute première fois, en lisant dans ses lettres, que Vincent Van Gogh faisant le voyage vers le sud de la France avait en tête d'aller au Japon, pays qu'il avait découvert à Paris dans des reproduction d'estampes bon marché. Enfin, pour achever de semer le trouble dans la perception, l'arbre planté au milieu de la cour de cette ancienne école de village, dans laquelle j'habite depuis la fin du printemps, n'est ni un platane, ni un marronnier, ni un tilleul.

Cy Twombly, le temps retrouvé


Je ne savais pas que Cy Twombly pratiquait aussi la photographie. Je l'ai su en voyant ce carton chez une amie. Quelques jours plus tard, le grand peintre mourait. 

2 juil. 2011

ZATOICHI 2 / photos en visée aveugle / almost total recall

démuni de l'écran de mon appareil photo numérique (voir article Zatoichi), je vise non plus à l'œil mais à l'oreille, collant l'appareil contre mon oreille droite
cette visée auditive libère mes deux yeux et, plus essentiellement, mon regard et ma pensée
de toutes préoccupations de réglages (sans affichage, pas de réglage possibles, sauf à effectuer mentalement toutes les procédures de clics et de validations d'options : quelque chose comme utiliser votre ordinateur sans moniteur)...
quand j'entends le son numérique de déclenchement, je sais que la photo est prise

découvrir les images le lendemain sur mon ordinateur procure une joie que je pensais à jamais perdue, celle de la révélation photographique en laboratoire que jadis on appelait le développement

mais point de  négatifs, seulement des fichiers à classer dans des dossiers...
almost total recall








28 juin 2011

ZATOICHI


c'est la dernière image qu'a pu afficher l'écran à cristaux liquides de mon appareil photo numérique
ensuite, il est devenu "aveugle"

une lumière au plafond

hormis cette panne, il marche très bien
je l'entends simuler numériquement les bruits mécaniques de déclenchement quand j'appuie sur le bouton 
bien sûr, sans écran, je ne peux accéder à ses nombreuses options de scènes
la gêne est relative
elle devient finalement un avantage

je prends des images sans voir immédiatement le résultat
comme autrefois avec mon boîtier Pentax K 1000
et sans visée : photographie à l'aveugle

Zatoïchi poursuivi par des hommes qui lui veulent du mal
il suspend ses pas et crie à ses poursuivants : 
"je vous conseille de ne pas m'attaquer... ce serait dommage de mourir par une si belle journée"
pas de réponse
commentaire à haute voix à l'attention de ses ennemis : 
"un aveugle poursuivi par des sourds"

que dit ce trait d'humour ?
1) Zatoïchi a beau être aveugle, il "voit" mieux que les voyants parce qu'il a développé tous ses autres sens
2) les voyants n'entendent pas, ne sentent rien, n'anticipent rien, ne profitent même pas de l'instant présent

en moins de temps qu'il ne faut pour inspirer expirer, les agresseurs se feront tuer par Zatoïchi


7 juin 2011

Rejane Lhôte


elle voyage beaucoup, je crois
chemin faisant regarde le monde, les gens

cet autoportrait lui ressemble

28 mai 2011

Autumn rythm

Et ces mots de Françoise de Stockholm pour notre rendez-vous d'automne : tu auras de la compote des pommes qui seront mûres...

21 mai 2011

La vie éternelle


Le cyprès est l'arbre de la vie éternelle. De son bois, on faisait des cercueils pour les papes. Dans ce petit cimetière protestant, à l'écart du village, loin du cimetière principal, catholique, tous les symboles sont réunis, et tous les signes, pour écrire l'histoire d'une famille dans le paysage de son exil. La vigne dit la richesse obtenue par le travail des hommes. La montagne donne la mesure de leur petitesse dans l'immensité du monde. Les trois cyprès de tailles différentes renvoient au passage du temps et des générations. Il semble que l'arbre le plus grand soit formé d'un entrelacement de deux arbres : les parents unis dans l'amour et la mort ? Un jour, j'irai sur place pour m'en assurer. Enfin, le signe le plus parlant de l'incapacité des hommes à voir plus loin que leur horizon familier : les murs du cimetière délimitent un espace trop petit. On peut deviner que les tombes ont été déplacées par les racines, et que bientôt les murs s'écrouleront. Dans cinquante ans, il ne restera du cimetière que les cyprès, tandis que les vignes alentour continueront à donner muscat blanc et clairette blanche que les hommes d'ici assemblent pour faire la clairette de Die, un vin pétillant au goût de pomme mûre croquée dans l'arbre conçu pour les plaisirs de l'instant.

17 mai 2011

L'école est finie

Le mot école désigne à la fois la forme et les principes d'enseignement des connaissances et le bâtiment dans lequel cet enseignement est dispensé. La France doit à Jules Ferry d'avoir une école dans chaque village, au moins le bâtiment désigné comme tel, même s'il ne sert plus, faute d'élèves. Ce modèle d'école existe depuis 130 ans, et l'on sent bien que ce qu'il avait de moderne et de révolutionnaire aux heures glorieusement funestes (combien de guerres ?) ne répond plus aux besoins de la France d'aujourd'hui (combien d'autres guerres à venir ?). Depuis quelques jours, j'habite au premier étage d'une école d'un village de la Drôme. Les journées sont calmes, la classe, au rez de chaussée, n'accueillant plus d'enfants depuis deux ans. Dans la cour, se dresse, dans un carré de gazon fleuri, un petit monument aux morts. "Ils ont bien mérité de la patrie. Nous ne les oublierons pas." L'aile droite du bâtiment abrite la mairie. Et de chaque côté, il y a un préau pour les jours de pluie. Tout au fond de la cour, contre les murs de la maison attenante, sont alignées les toilettes aux portes en bois peintes en bleu. Une France rêvée dans une campagne résolument tournée vers la modernité du XXe siècle. La photo ci-dessus montre une leçon de chimie appliquée peinte sur le mur du préau de l'aile ouest.

14 mai 2011

Printemps

il est possible qu'une rose ait cet aspect de planète plissée pour un insecte qui la survole, le jardin formant un système complexe régi par un jeu de forces inconnues des hommes, irréductibles à des cercles, sphères, orbites, révolutions... quel sens donner aux tempêtes de senteurs, au flamboiement des couleurs, à la chute des pétales ? quels calculs pour les modéliser ?

9 mai 2011

Fiction moderne

mon téléphone prend des photos, à chaque prise, il imite le bruit d'un déclencheur de boîtier 24x36 reflex, dont je rappelle qu'il est provoqué par le soulèvement des miroirs de visée pour laisser le passage à la lumière jusqu'à la pellicule qu'elle doit imprimer... ici, seulement le bruit numérique, simulant une mécanique... je dois admettre que le résultat est assez beau et rappelle l'impression de peinture fraîche des polaroids... l'absence de netteté, l'approximation des couleurs, pas de contraste (il a fallu un coup de photoshop pour durcir l'ensemble), la basse définition... cela redonne un peu de chair à ce qui reste malgré tout une image numérique... je pourrais aussi parler du modèle endormi, relevant son col et se couvrant de ses bras comme si le soleil lui donnait froid... je reste au seuil de l'histoire, le conditionnel de la phrase réceptacle de toutes les fictions possibles... l'essentiel résidant aussi dans le fait que, sauf (peut-être) les gens qui la connaissent, on ne peut pas vraiment la reconnaître... il en est ainsi des personnages de roman inspirés de personnes réelles : de pures inventions.

5 mai 2011

MOBILIS



prenez les caravanes… 
les maisons à roulettes ne relèvent ni de l’immobilier ni du mobile de Calder,
elles sont tantôt désespérantes de lourdeur, tantôt hallucinantes de légèreté
cela vient de ce qu’elles transportent un mariage contre-nature entre la maison et le voyage…
voyager avec son linge à repasser et son courrier à trier, cela aurait inspiré à Homère un feuilleton pour Ithaque Thélé… peut-être ?
il y a quand même du romanesque et de la beauté dans une caravane abandonnée au fond d’un terrain vague
et beaucoup de sublime dans une Caravelair flambant neuve qu’un Mistral disloque d’une seule gifle, dispersant sur le bitume livres, vaisselle, chaises pliantes, papier hygiénique, pain de mie et couverts en plastique…
la légèreté des caravanes, qui s’avère être leur modernité, a beaucoup à voir avec l’idée que toute existence humaine s’accommode de n’importe quel paysage et de n’importe quel itinéraire
leur lourdeur, en revanche, qu’on peut qualifier de tragique, vient de ce qu’à voyager avec sa maison, on tue l’idée de voyage en même temps que l’idée de maison

1 mars 2011

Lettre aux spectateurs du film Ici finit l'exil


Ne pouvant être présent à la projection de mon film qui a lieu jeudi 3 mars 18h à la Maison Française de Columbia University, New-York, je leur ai adressé ce texte : 

Lettre aux spectateurs du film Ici finit l'exil

il est dans la logique des choses de vous écrire
car mon film est aussi une lettre

combien parmi vous sont nés à New-York ?
combien parmi vous dont les parents sont nés dans cette belle terre d'exil ?
combien parmi vous dont les grand-parents, les arrière grand-parents savaient parler l'anglais au temps de leur enfance ?
combien de milliers de kilomètres d'Ellis Island jusqu'au village de vos ancêtres ?

il m'arrive de compter la distance qui me sépare de mon Laos natal en degrés angulaires
je suis né à Vientiane, capitale du Laos, située à 18° de latitude Nord
je vous écris ce soir de Paris, France, 48° de latitude Nord
je suis donc, à l'instant, dans une séparation de 30° de latitude de mes frères et soeurs restés là-bas

est-ce pure abstraction ?
je ne crois pas, car le même soleil nous éclaire
et quand Nadia vous lira mes mots, Paris et New-York seront dans la même nuit de l'hémisphère Nord
et la nuit du cinéma, quand les lumières de la salle s'éteignent : nuit universelle
et le jour du cinéma quand les lumières se rallument : l'espace d'un instant, on ne sait plus vraiment où on est, qui on est, qui sont ces gens qui ont voyagé à nos côtés...
instant précieux

que dire de mon film ?
d'une certaine manière, je peux affirmer qu'il est un instrument pour prendre les mesures du monde
mesures du temps et de l'espace
mesures du sentiment de l'histoire
mesures des écarts du langage à la réalité

peut-être serez-vous un peu désorientés par le film
vous ne savez plus qui est qui, quels lieux vous avez visités, quelle histoire...
dans ce cas, n'hésitez pas à revenir vers ce que chacun de vous connaît :
père, mère, frères, soeurs, cousins, cousines, neveux, nièces...

et ce mot qui commande aux relations dans notre vie moderne : séparation

j'ai choisi le cinéma pour raconter le monde parce qu'il porte en lui quelque chose de la séparation
les outils sont simples, ils sont au nombre de deux : une caméra pour enregistrer des images, un magnétophone pour enregistrer les sons
dans la salle de cinéma, la même séparation de l'image et du son est reproduite : un écran pour recevoir les images, des haut-parleurs pour restituer les sons
les nouvelles avancées technologiques ne changent rien à l'archaïsme du septième art : quand bien même la 3D, quand bien même le son dolby surround...
ce n'est pas la technologie qui nous fait plonger dans l'espace imaginaire du cinéma, mais la pensée, une certaine qualité de rêverie, le plaisir de voyager sans quitter son fauteuil
impossible de combler la séparation du langage d'avec le corps sans une pensée sincère

Ici finit l'exil est l'histoire d'un garçon qui cherche ses racines
je dois ces mots à un spectateur après la projection qui a eu lieu lundi 28 février 2011 à Paris
voilà pour l'histoire, je n'ai pas grand-chose d'autre à rajouter
mais nous pourrions parler longtemps de la manière dont mon film se présente à mes propres yeux comme un objet étrange
j'apprends le cinéma, j'essaie d'articuler les mots du cinéma avec mon corps (ma langue, mon cerveau) qui n'y est pas encore habitué
pourquoi je dépense tant d'énergie à m'inventer une langue à l'intérieur du cinéma quand, dans le fond, je devrais d'abord réapprendre ma langue maternelle perdue ?

Kiyé Simon Luang

2 févr. 2011