28 oct. 2015

Ko Viseth, la voix des camps


Il circule sur les forums laotiens de la diaspora une vidéo montrant une apparition de Ko Viseth à Orléans en novembre 2006 à l'occasion d'une fête laotienne. La plupart des personnes présentes dans le public ont séjourné dans les camps de réfugiés en Thaïlande. Je sais ce qu'a pu représenter pour elles l'apparition de l'idole de leur jeunesse sur un podium improvisé, décoré comme pour une kermesse d'école. Monsieur Ko Viseth n'avait rien perdu de sa voix, mais en guise de musiciens, on avait envoyé un CD, avec saxophone et métallophone de synthétiseur, boîte à rythme, ou bien était-ce un musicien hors cadre qui faisait seul tout ce qu'on peut faire avec un clavier électronique. Nous sommes loin de la finesse des orchestrations de ses album gravés sur vinyle, c'est filmé avec un appareil photo bas de gamme, sans se lever de sa chaise, avec un gros coup de zoom pour "s'approcher" du chanteur, mais cela n'a pas grande importance au regard de l'émotion du moment.


Je dois beaucoup à Ko Viseth d'avoir gardé des camps de réfugiés en Thaïlande des souvenirs empreints de douceur. Ses chansons rythmaient nos journées, maintenaient en vie le lien sentimental au Laos que nous venions de quitter, et leur mélancolie atténuait notre angoisse face aux incertitudes de l'avenir. En débarquant dans ma famille d'accueil en septembre 1976, en Bourgogne, j'avais dans mes bagages une cassette de lui qui m'a suivi longtemps avant de disparaître entre deux déménagements. Trente-neuf ans plus tard, en entendant de nouveau sa voix au hasard d'une recherche sur internet, je l'ai reconnue immédiatement comme celle des camps en Thaïlande, et les souvenirs ont affleuré avec la force d'une hallucination. J'étais de nouveau un enfant de dix ans, insouciant et joyeux, pour qui la vie recluse dans un camp de réfugiés avait le parfum de l'aventure quand pour les adultes elle marquait un tournant dramatique. En fin de journée, pendant les promenades autour du camp, les chansons de Ko Viseth jouées par un petit magnétophone à K7 donnaient la mesure de nos pas. Le soir, nous nous réunissions autour du même magnétophone comme autour d'un feu de bois pour entonner en chœur ses chansons jusque tard dans la nuit.


La chanson la plus connue de Ko Viseth, Tai Dam Lum Pham, raconte la peine du peuple Tai Dam d'avoir été arraché à sa terre et dispersé à travers le monde par la guerre d'Indochine. Elle évoque les quinze années qui ont suivi Dien Bien Phu, ce qui la date précisément de 1968. C'est un tube au sens laotien : cinquante ans après, on la chante encore dans toutes les ethnies au Laos et en Thaïlande, et à travers le monde.

22 oct. 2015

L'automne est à nous

Les Baronnies s'offrent au regard comme une splendeur de la nature et du labeur des ses habitants. C'est un pays béni, entre Vaucluse au sud, les Hautes Alpes à l'est, la vallée du Rhône à l'ouest, et la Drôme septentrionale, lui même étant situé dans la Drôme dite provençale. Les abricotiers et les oliviers occupent les pentes ensoleillées, dans la compagnie gourmande des figuiers, des orangers, des amandiers, des noyers, des poiriers, des cognassiers, du thym, du romarin... et, en automne, des lactaires sanguins, des lactaires délicieux et des petits gris, champignons qui poussent en abondance, au grand air du Mistral, à la vue des promeneurs, de sorte qu'il est aussi difficile de ne pas les trouver qu'il est aisé de les chercher. En trois fois une demi-heure de cueillette, j'ai pu en remplir trois cartons. Quant aux coings, non cultivés, ils compotent sur les arbres qui bordent les chemins, entre vignes et plantations fruitières. Leur parfum tout en douceur est la note complémentaire à celui de la lavande. Je sais de ces fruits du paradis faire des tatins de pur délice. Il faut d'abord les cuire en cocotte, dans le panier vapeur, pour les attendrir. Puis, les découper en lamelles, comme des pommes, et les disposer en rosace sur le caramel, en profitant de l'avantage qu'ils ont sur les pommes de garder une belle tenue sous la fournaise. Un Meursault grand cru de derrière le fagots donnera une touche finale propre à effacer tout voile d'inquiétude de votre vie, au moins pour une saison, dans la disposition de l'esprit à laisser persister les bonnes sensations d'existence.

21 oct. 2015

Couleur d'automne

Ainsi donc, les couleurs de l'automne sont aussi celles des fruits et des légumes qui ne mûriront jamais, figés dans leur jeunesse par les premiers gels nocturnes. Les feuillages sont brûlés par le froid, il reste les choux et les blettes, et les légumes terre, carottes, pommes de terre, radis blancs et betteraves. Et ces tomates vertes qui appellent des essais exotiques en cuisine, loin des douceurs de l'huile d'olive et de la mozzarella. Une manière de retour aux origines, pour ces légumes ramenés du Mexique par les conquérants espagnols, que je transposerai vers des saveurs d'Asie avec du piment, du gingembre, de la citronnelle, du nioc mam.

7 oct. 2015

Le rendez-vous des bois.

J'avais rendez-vous aujourd'hui avec les chanterelles, je ne voulais pas arriver en retard, comme l'année passée - il est vrai que je venais d'emménager dans mon nouveau village, à flanc de montagne : le temps de trouver les coins à champignons et novembre était bien avancé. Cette fois, j'avais l'avantage de connaître le terrain, et celui d'être un habitant du lieu. Cela fait la différence entre la cueillette prospective et la récolte en temps et en heure. 

J'ai trouvé les bolets en chemin, ceux-ci sont de l'espèce dite jaune des pins, c'est en tout cas ce qui me semble. Ils poussent à découvert, au grand air, en abondance, raison pour laquelle ils sont peu prisés. Car on aime autant le champignon que sa quête, ce qui est faire peu de cas d'espèces très respectables pour leur qualités gustatives. Enfin, personnellement, je suis fort attaché à ces champignons qui me souhaitent la bienvenue dans la forêt et m'offrent le plaisir de ne pas revenir bredouille. 

Les petits gris, comme beaucoup de champignons, portent bien leur nom. Ils sont gris velouté, soyeux, le pied élancé, le chapeau bombé en bouton de guêtre, camouflés du seul fait de n'être ni blancs, ni jaune ocre comme la plupart des autres champignons. Ceux du jour se présentent en groupe unique d'une dizaine d'unités, immédiatement reconnaissables, malgré que la dernière fois que j'en ai cueillis remonte à quelques trois années en arrière.

Les lactaires, délicieux (orange vif) et sanguins (marbre gris rose) aiment le voisinage des pins mais se rencontrent sous les feuillus minoritaires qui poussent au milieu des pins. Ils ont la qualité de ne pouvoir être confondus avec d'autres, et celle d'être beaux, et celle d'être faciles à trouver. Ils bombent du chapeau, ont bon pied, mais sont souvent véreux, colosses au pied d'argile. Sanguin est délicieux tandis que délicieux est moins affable. En cuisine, il faut les débarrasser de leur eau, à feu vif, avant de les cuisiner avec vigueur (vinaigre, vin, échalotes, ail... et même pousser le bouchon jusqu'au nioc mam !). Ce sont des durs à cuire, même après vingt minutes de fournaise, il se trouve des morceaux qui sont crus !

Pour ceux qui ont l’œil, il y a dans ma composition deux petits pieds de mouton, de la taille d'un ongle du petit doigt. On dirait deux bouts de pastel sec. On les voit de loin, et dans l'éloignement on a immédiatement dans l’œil la douceur de leur surface, le curry de leur jaune, leur poussin inimitable. J'ai cueilli ceux-ci, minuscules, parce que ce sont les premiers de la saison, et parce que si j'attendais deux semaines, je suis certain de ne jamais les retrouver. 

Enfin, les chanterelles, de l'espèce dite "tube", craterellus tubaeformis. Dans le Diois, on les appelle "craterelles". Elles poussent en ronds de sorcières, délicatement posées sur des tapis de mousse, sur les versants nord des forêts d'épineux. Celles d'aujourd'hui étaient cachées sous des hautes herbes, impossible de les voir de loin. Chaque individu doit être débusqué, mais une fois repéré, il dénonce la présence de tous les autres. De toutes les cueillettes, c'est la plus plaisante. Le jaune confine à l'orange, le pied est un tube tortueux, les lamelles sont des plis, le chapeau est porté haut. En cuisine, c'est juste un régal par son parfum, son goût et sa mâche.

5 oct. 2015

At the horizon


Nous étions le 25 février 2012, à moins de dix jours de la fin du tournage de mon film "Tuk tuk". Frédérique ce jour-là n'était pas devant la caméra pour jouer le rôle de la Française, mais pour faire claquer le clap. Jackie, lui, n'était pas à la régie mais s'était retrouvé à faire l'acteur, à ma demande, dans le rôle du fils du cousin retrouvé dans le village du père défunt. A la demande de Jackie, nous avions placé dans le décor, punaisé sur le mur, l'affiche du film "At the horizon" d'Anisay Keola, sur lequel il avait travaillé avant le mien. On retrouvera cette scène dans la version longue de "Tuk tuk", dont la première projection aura lieu à Marseille, à la Cité Maison de Théâtre, en mars 2016. Ainsi que d'autres scènes qui n'ont pas trouvé leur place dans la version moyen métrage.

Trois années se sont écoulées depuis. Je reviens aujourd'hui d'un voyage à Gonesse où les deux films, "At the horizon" et "Tuk tuk" ont été projetés au cinéma Jacques Prévert, dans le cadre d'une journée consacrée au cinéma laotien. C'était l'occasion pour moi de vivre, au-delà du travail sur mes films, l'expérience de la renaissance du cinéma au Laos. Tout reste à faire en production, c'est un vaste chantier. Tout est possible en création, pas de plus belle stimulation.

Pour voir le film "At the horizon" : https://vimeo.com/ondemand/atthehorizon