1 mars 2011

Lettre aux spectateurs du film Ici finit l'exil


Ne pouvant être présent à la projection de mon film qui a lieu jeudi 3 mars 18h à la Maison Française de Columbia University, New-York, je leur ai adressé ce texte : 

Lettre aux spectateurs du film Ici finit l'exil

il est dans la logique des choses de vous écrire
car mon film est aussi une lettre

combien parmi vous sont nés à New-York ?
combien parmi vous dont les parents sont nés dans cette belle terre d'exil ?
combien parmi vous dont les grand-parents, les arrière grand-parents savaient parler l'anglais au temps de leur enfance ?
combien de milliers de kilomètres d'Ellis Island jusqu'au village de vos ancêtres ?

il m'arrive de compter la distance qui me sépare de mon Laos natal en degrés angulaires
je suis né à Vientiane, capitale du Laos, située à 18° de latitude Nord
je vous écris ce soir de Paris, France, 48° de latitude Nord
je suis donc, à l'instant, dans une séparation de 30° de latitude de mes frères et soeurs restés là-bas

est-ce pure abstraction ?
je ne crois pas, car le même soleil nous éclaire
et quand Nadia vous lira mes mots, Paris et New-York seront dans la même nuit de l'hémisphère Nord
et la nuit du cinéma, quand les lumières de la salle s'éteignent : nuit universelle
et le jour du cinéma quand les lumières se rallument : l'espace d'un instant, on ne sait plus vraiment où on est, qui on est, qui sont ces gens qui ont voyagé à nos côtés...
instant précieux

que dire de mon film ?
d'une certaine manière, je peux affirmer qu'il est un instrument pour prendre les mesures du monde
mesures du temps et de l'espace
mesures du sentiment de l'histoire
mesures des écarts du langage à la réalité

peut-être serez-vous un peu désorientés par le film
vous ne savez plus qui est qui, quels lieux vous avez visités, quelle histoire...
dans ce cas, n'hésitez pas à revenir vers ce que chacun de vous connaît :
père, mère, frères, soeurs, cousins, cousines, neveux, nièces...

et ce mot qui commande aux relations dans notre vie moderne : séparation

j'ai choisi le cinéma pour raconter le monde parce qu'il porte en lui quelque chose de la séparation
les outils sont simples, ils sont au nombre de deux : une caméra pour enregistrer des images, un magnétophone pour enregistrer les sons
dans la salle de cinéma, la même séparation de l'image et du son est reproduite : un écran pour recevoir les images, des haut-parleurs pour restituer les sons
les nouvelles avancées technologiques ne changent rien à l'archaïsme du septième art : quand bien même la 3D, quand bien même le son dolby surround...
ce n'est pas la technologie qui nous fait plonger dans l'espace imaginaire du cinéma, mais la pensée, une certaine qualité de rêverie, le plaisir de voyager sans quitter son fauteuil
impossible de combler la séparation du langage d'avec le corps sans une pensée sincère

Ici finit l'exil est l'histoire d'un garçon qui cherche ses racines
je dois ces mots à un spectateur après la projection qui a eu lieu lundi 28 février 2011 à Paris
voilà pour l'histoire, je n'ai pas grand-chose d'autre à rajouter
mais nous pourrions parler longtemps de la manière dont mon film se présente à mes propres yeux comme un objet étrange
j'apprends le cinéma, j'essaie d'articuler les mots du cinéma avec mon corps (ma langue, mon cerveau) qui n'y est pas encore habitué
pourquoi je dépense tant d'énergie à m'inventer une langue à l'intérieur du cinéma quand, dans le fond, je devrais d'abord réapprendre ma langue maternelle perdue ?

Kiyé Simon Luang

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