26 févr. 2010

Alpini

Eté 1991. Mon père m'avait donné ces cornes de chèvre sauvage le jour de mon retour en France. J'étais en train de faire ma valise. Il a pris un tournevis pour décrocher le trophée d'une partie de chasse lointaine, dans une forêt des hauteurs de l'arrière pays (Vietnam ou Laos), avec des amis que je ne connaîtrai jamais. L'objet, petit, est à la fois modeste et impressionnant. Rien d'une défense d'éléphant qui en imposerait, ou d'une tête de tigre rebelle... Mais les poils d'origine sont encore là, durs, roux. A l'arrière, les vides et pleins d'une boîte crânienne vide et dure comme de la roche. L'image de la mort intimement mêlée à l'image de la vie. Je me souviens avoir cherché les mots pour lui dire mon peu d'enthousiasme à recevoir un tel cadeau. Nous avions été séparés durant 15 ans. Les circonstances laissaient peu de possibilités pour se perdre dans des nuances de sentiments. J'ai enveloppé les cornes dans du papier journal.
Ce jour-là, mon père avait fait tuer une chèvre (sacrifier ?). Les hommes de la maison (c'est-à-dire aussi les voisins) s'étaient acquitté de la tâche. La bête fut égorgée comme un poulet, la tête au-dessus d'une bassine. Ses pattes fermement et joyeusement tenues, elle ne pouvait guère se débattre. Sa viande fut mangée en ragoût, je n'eus pas le loisir de la goûter puisque je prenais l'avion le soir même. Son sang fut mélangé à du "whisky" lao, appelé lao lao, du sel et une poignée d'échalotes et d'herbes qui n'ont pas de nom en français.

Ce souvenir m'est revenu très fort en voyant le film de Jean-François Neplaz. Comme souvent, par des associations d'idées. Le film s'appelle Alpini, pluriel italien, sans déterminant. J'ai pensé aux chasseurs alpins, j'ai pensé à la partie de chasse de mon père avec ses amis. Dans le film, il est question - il est une question particulière parmi de nombreuses questions - d'immédiateté. C'est Mario Rigoni-Stern qui parle. Il dit qu'Homère n'écrivait pas mais chantait. Il dit aussi que quand il mange un lièvre, il communie avec la nature. Et moi, je comprends que l'immédiateté est une notion essentielle si on ne la réduit pas à la simultanéité, ou à une extrême rapidité des échanges. L'immédiat : la communication sans média. Par le toucher des sens, l'intimité de la langue d'une origine commune. 

Ce ne sont là que quelques notes posées pour une réflexion en cours. J'y reviendrai plus tard. Dans l'immédiateté du sens.

u Cinédié

25 févr. 2010


CECI EST UN ARBRE

UN CHENE

AU CENTRE DE CE CERCLE DE PIERRES

UN PEU D'EAU

LUI PERMETTRA DE

SURVIVRE ET DE

DEVENIR

GRAND ET FORT

(...)

Je n'ai pas réussi à lire la fin du texte.
Chemin du sémaphore, sur les hauteurs de La Ciotat, hier, au retour
(je n'avais rien remarqué à l'aller) ;
en prenant les photos, j'ai cru qu'il s'agissait d'une tombe pour un animal,
je n'avais pas vu le petit chêne au centre du cercle de pierres.
C'est seulement en déchiffrant le petit écriteau,
agrandi sur l'écran de mon ordinateur, que j'ai compris .

18 févr. 2010

Les nuages de Wang Wei


En se séparant d'un voyageur
Je descendis de cheval ; je lui offris le vin de l'adieu,
Et je lui demandai quel était le but de son voyage.
Il me répondit : Je n'ai pas réussi dans les affaires du monde ;
Je m'en retourne aux monts Nan-chan pour y chercher le repos.
Vous n'aurez plus désormais à m'interroger sur de nouveaux voyages,
Car la nature est immuable, et les nuages blancs sont éternels.


At Parting
I dismount from my horse and I offer you wine,
And I ask you where you are going and why.
And you answer: "I am discontent
And would rest at the foot of the southern mountain.
So give me leave and ask me no questions.

White clouds pass there without end."



16 févr. 2010

Je relate ici une course qu'il me fallut entreprendre la semaine passée pour rejoindre les miens tout au bout d'un chemin qui est en réalité une piste de pierres. Ayant laissé filer le temps plus que de raison, c'est à dire sans vraiment de raison, je fus mis devant le résultat de ma négligence, car au lieu d'arriver à la lumière du couchant, ce fut dans l'obscurité d'une nuit bien entamée. Le lieu s'appelle Terre Rouge, mais pour toute couleur du terrain, je ne pus que déduire des jeux d'ombres et de ténèbres la blancheur supposée de la neige. Je connaissais la piste pour l'avoir empruntée plusieurs fois en voiture, et j'estimais qu'il me faudrait, pour couvrir la distance à pied, environ le double du temps qu'il faut habituellement en voiture, c'est-à-dire deux fois dix minutes du bas de la piste jusqu'à la maison de mon ami Gilles. S'il m'est arrivé souvent, lorsque j'étais enfant, d'essayer d'imaginer comment les aveugles pouvaient se représenter le monde, je n'eus pas beaucoup d'effort à faire ce soir-là : sans être totalement aveugle, je n'étais pas totalement voyant. En contrepartie, il me semblait que le monde se réduisait à quelques éléments qu'on associe automatiquement au mot hiver, à savoir : neige, sapins, froid. En somme, il ne me manquait pas grand-chose pour avoir la pleine perception de la réalité.

Longtemps (je me suis levé de bonne heure, etc.) j'ai fait partie de cette catégorie d'êtres humains qui ont peur des chiens, y compris des plus inoffensifs toutous. Cette peur s'est estompée avec l'âge, surtout au contact des toutous précités, mais elle se réveille immanquablement s'il m'arrive de croiser un chien à la nuit tombée. Je pensais à cela en escaladant la piste enneigée. La lune seule derrière le brouillard empêchait la nuit d'être noire. Je me rassurais en me disant qu'aucun chien, même errant, n'aurait eu du plaisir à se promener dans des parages aussi inhospitaliers. Mais qu'en est-il des loups ?

Un ami berger m'avait conté récemment comment, depuis la réintroduction des loups dans la région, il était obligé chaque soir de parquer les moutons, ce qui rendait sa journée plus difficile et plus longue qu'auparavant. Heureusement, je savais que les loups ne s'attaquent pas aux hommes. Sauf en cas de famine. Or, ce dernier point me chagrinait un peu, car la montagne entière, belle et majestueuse à contempler à la lumière du jour, n'en ressemblait pas moins à un frigo vide. La circonstance était donc propice, si j'ose dire, pour souffrir de la famine. Aux éléments élémentaires de l'idée d'hiver, il me fallut ajouter l'élément loup. Je me sentis seul comme seul peut l'être un enfant dans un conte des temps anciens. Et coupable d'éprouver un tel sentiment quand il eût été plus facile d'affirmer que le courage me guidait. Pour achever de faire sourire le lecteur, je dois à la vérité d'avouer qu'à défaut d'entendre les hurlements d'une meute de loups affamés, j'entendis le crissement de la neige sous mes chaussures, quelque chose comme le frottement des dents sous l'effet d'un vin astringent, rien d'effrayant en soi mais dont je me serais volontiers passé. C'est alors que tout ce que je pouvais distinguer à force d'accoutumance de l'œil et de l'esprit (je veux dire par là que je finis par voir à force de vouloir voir) se mit à prendre des allures fantomatiques. Les sapins en bougeant étaient devenus des créatures fantastiques, la neige en devenait éblouissante à force d'être noire et la notion de temps ne trouvait plus aucune traduction en termes d'espace : j'avançais sans plus savoir ni où j'allais ni pourquoi. Je portais à la main une bouteille de Porto. Plus précisément, je la portais comme une massue, vigilant, prêt à parer à toute attaque.

Voilà, il n'est nul besoin de rendre la lecture de mon récit plus longue que ne le fut ma course. Un pas succédant à l'autre, en toute logique, je finis par atteindre la maison de Gilles, l'habitant des lieux. Ce que je venais d'accomplir, il le faisait quotidiennement depuis des années sans y penser. Ce soir-là, je dégustai le Porto avec une délectation inédite, proche du soulagement et de l'euphorie du survivant.

KSL

9 févr. 2010

Hier, en rentrant de Die vers mon chez moi sous-loué à Châtillon-en-Diois, entre chien et loup, à Pont-de-Quart, au carrefour avant le pont, je venais de tourner à gauche pour prendre la route de Châtillon, abandonnant la route de Recoubeau et Luc-en-Diois, etc. je vois un gars qui levait le pouce, alors je m'arrête... le gars, im'di (il me dit), entrouvrant la portière de ma Super 5 rouge (la couleur n'a aucune incidence sur l'histoire) : - Je vais en direction de Châtillon... - Ben, kejluidi (que je lui dis), monte... Deux virages plus loin, im'di (il me dit) : - En fait, je vais à Menglon... - Ben, kejluidi (que je lui dis), je t'emmène à Menglon ! Trois kilomètres plus loin, à Saint-Roman, y'a un gars plus jeune, lycéen, le pouce en l'air... Je m'arrête, il monte à l'arrière... Le gars que j'ai pris à Pont-de-Quart, il ne trouve rien de drôle à la situation, c'est juste normal... Pas causant de toute façon... A Menglon, il ouvre quand même la bouche pour dire que je peux le laisser à l'entrée du village... vu que pour aller à Châtillon, il faut tourner tout de suite à gauche... Bon, il descend, merci, au revoir, sans plus de façon. Le Lycéen reste derrière, il dit que pour cinq minutes, c'est pas la peine de passer devant... On discute plus qu'avec l'aut'gars, on rigole comme gens qui se comprennent (et pourtant, on vient de se rencontrer), il dit que le bus de ramassage scolaire (richesse infinie de la langue française) met 3/4 d'heure pour relier Die à Châtillon, il passe par Recoubeau, Menglon et d'autres bleds dont j'ai oublié les noms, alors, il a commencé à faire du stop parce qu'il a d'autres choses à faire que de rester 45 minutes dans un bus après sa journée de Lycéen... Je lui demande si ça marche bien, le stop... Il répond que oui, tranquille, c'est facile, tout le monde s'arrête... En l'écoutant, je me rappelle mes déboires de stoppeur accumulant toutes les erreurs possibles et imaginables... un jour, partant de Bruxelles à 8h du matin pour Paris, j'étais arrivé à Lille à 11h et repartais vers la Belgique à midi et demi... la première voiture (une jolie femme en Range Rover) m'avait dit "je vais pas à Paris mais à Lille et Lille est plus près de Paris que Bruxelles..." Je suis donc monté... La deuxième voiture m'a dit (je me souviens plus du visage, sans doute un homme sans signe particulier, on était dans une zone industrielle) : "Je vais pas à Paris mais à Bruxelles, si tu veux je te dépose à la frontière, c'est plus loin de Paris mais il y a plus de voitures qui vont à Paris et tu seras ailleurs qu'ici ou tu n'as aucune chance..." Il était gentil comme savent l'être les Belges, sans y penser, et moi, je commençais à avoir froid... je suis monté... Comment je suis arrivé à Paris en fin de journée, entre chien et loup, c'est une autre histoire, à moins que ce ne soit la même... je veux dire que celle du gars de Pont de Quart et du Lycéen ramassé à Saint-Roman...

KSL